Au Terrain du Lycée Yennenga, les rêves apprennent à grandir
Au Lycée Yennenga, à Cissin au secteur 6 de Ouagadougou, le football des jeunes se joue loin des pelouses des grands stades, sur un terrain poussiéreux où s’entremêlent rêves de gloire, apprentissage de la discipline et réalités de la précarité. Chaque week-end, Yayacalé Zouma et des encadreurs bénévoles y accueillent des centaines d’enfants, garçons et filles, venus courir derrière un ballon et, peut-être, leur avenir. Entre passion, engagement éducatif, manque d’infrastructures et espoirs de détection, immersion dans un petit coin de Ouagadougou où le football tente de faire grandir plus que des joueurs.
Le ballon roule dans la poussière. Les cris fusent, les crampons grattent le sol et les maillots colorés se détachent dans un nuage de terre. Pourtant, nous sommes en pleine saison des pluies. Mais ici, au lycée Yennenga, à Cissin, la pluie semble avoir oublié le terrain.
Pas une flaque, pas une pelouse verdoyante. Seulement une étendue poussiéreuse où, chaque week-end, des dizaines d’enfants viennent courir après le ballon et surtout après leurs rêves.
Ils courent, tombent, se relèvent, dribblent et se disputent chaque ballon comme s’il s’agissait déjà d’une finale. Un but déclenche des cris de joie. Une défaite arrache quelques grimaces. Puis, quelques minutes plus tard, les mêmes enfants se retrouvent, rient et repartent au combat. À l’écart, un homme observe attentivement, carnet en main. Il note, intervient, encourage, recadre.
L’ordre et la passion au cœur du terrain
C’est Yayacalé Zouma. Il connaît presque tous les gestes de ce rituel. Chaque week-end, le terrain du lycée Yennenga devient son quartier général. Mais derrière les scores et les buts, son regard cherche autre chose. Des enfants heureux, disciplinés, solidaires et, peut-être, de futurs champions. Car ici, le football n’est pas seulement un jeu. Il est une manière d’apprendre à vivre, à rêver et à grandir.
Passionné de football depuis sa tendre enfance, Yayacalé ne décroche pas. Aujourd’hui, cette passion est devenue un engagement total, comparable à celui d’un VDP (Volontaire pour la Défense de la Patrie), mais sur le terrain social et sportif. Chaque week-end, il transforme ainsi la cour du lycée Yennenga, en une arène en effervescence.
Malgré la chaleur, l’ordre et la discipline règnent entre les éclats de rire et les échauffements. Garçons et filles, âgés de 6 à 15 ans, s’expriment sereinement, à l’abri du trafic routier et des dangers de la rue.

Chaque samedi, ce sont entre vingt et trente équipes qui défilent. La motivation ne faiblit jamais. Tous rêvent d’exécuter un dribble décisif ou de célébrer un but à la manière de Neymar, Lamine Yamal ou Mbappé.
Si tous viennent avant tout pour s’amuser, beaucoup gardent en tête les trajectoires des frères Traoré ou d’Edmond Tapsoba. C’est là qu’intervient Yayacalé Zouma, qui agit comme le catalyseur de leurs ambitions.
« L’Homme qui fait l’Homme », une philosophie humaniste
Formateur et éducateur sportif, le coach a fait du terrain du lycée Yennenga son quartier général. Calepin en main, assis sur une chaise en plastique, il observe tout. Avec des moyens dérisoires, il voit grand.
« Tout est humanisme. Chaque être humain a besoin d’être construit par l’autre. Ces enfants ont besoin d’être accompagnés à la base. Très souvent, avec de petits efforts, nous arrivons à les rendre heureux et à les faire s’épanouir. C’est ainsi que naissent les grands hommes », affirme-t-il.
Cet engagement puise ses racines dans son propre vécu. Coach Zouma raconte avoir grandi loin de ses parents. Il ajoute avoir été marqué par la bienveillance d’un éducateur qui lui a appris la vie en communauté grâce au football. Ainsi, en 2020, constatant le manque de compétitions adaptées aux catégories inférieures (U10), il décide de lancer un tournoi continu dans son arrondissement.
« Il faut dire que moi, à la base, le foot m’a aidé. Étant jeune, je ne vivais pas avec mes parents. Mais on avait un éducateur qui nous encadrait tous les soirs quand on n’avait pas cours. Il avait un livret et il nous entraînait et là j’ai appris à vivre avec les autres.
Donc je me dis que certains enfants ne sont pas avec leurs parents. Certains enfants ont des difficultés, mais quand ils sont avec leurs amis, ils oublient certaines choses. Et ça, c’est très important dans la construction de l’être. C’est beaucoup de sacrifices, mais c’est comme un sacerdoce pour moi », confie-t-il.

Aujourd’hui, fait-il savoir, l’initiative rassemble 200 à 300 jeunes chaque week-end, des catégories U7 à U17. Au regard du nombre impressionnant de participants, il rassure qu’avant chaque coup d’envoi, il tient une causerie éducative. Le mot d’ordre reste le respect, le fair-play, la convivialité et la fraternité.
Des rêves pleins la tête malgré la précarité
Élève en classe de CM2, Ashley Fleur Nikiéma habite au quartier Gounghin. Lorsqu’elle entre sur le terrain avec l’équipe mixte « Espoir », elle oublie presque tout. Le ballon devient son compagnon et chaque entraînement, une nouvelle occasion de se rapprocher de son rêve. Attaquante, elle aime marquer, courir et se dépasser.
Mais derrière son enthousiasme se cache une ambition plus grande. Devenir un jour une championne de football. « Je rêve de devenir comme Kadidiatou Diani, qui joue à Lyon », confie la jeune fille. Ashley sait cependant que le talent seul ne suffit pas. Pour progresser, il faut du matériel, un encadrement et des conditions d’entraînement adaptées.
C’est pourquoi elle lance un appel aux bonnes volontés pour soutenir le tournoi. « Nous demandons aux bonnes volontés de soutenir coach Yaya pour qu’il puisse nous accompagner dans de meilleures conditions », plaide-t-elle.

À quelques mètres de là, Saïdou Ouédraogo poursuit lui aussi son rêve. Élève en classe de 4ᵉ et défenseur chez les U14, il pratique du football dès son plus jeune âge. Pendant les vacances, alors que d’autres traînent au quartier, Saïdou, lui, ne jure que par le terrain.
Ses journées sont à juste titre rythmées par les entraînements, les exercices et les matchs avec ses camarades. Saïdou confie que son objectif est d’intégrer un centre de formation et poursuivre son chemin vers le haut niveau.
En attendant, il apprend grâce au tournoi continu. « Ici, mon football s’est amélioré et je me suis fait beaucoup d’amis. On nous apprend le respect et la résilience », raconte-t-il. Puis il ajoute, avec une maturité étonnante pour son âge : « je préfère venir m’exercer ici avec mes camarades plutôt que de traîner au quartier à fumer et à boire le thé ».
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Pourtant, le tableau n’est pas sans ombres. La principale difficulté reste l’absence de ressources financières. Coach Yaya déplore de devoir libérer ces jeunes après des mois d’efforts sans pouvoir leur offrir la moindre récompense. « À la fin de la compétition, il faudrait pouvoir leur offrir un repas communautaire, des kits scolaires ou des bourses pour encourager leur rentrée. Malheureusement, les moyens manquent », notifie-t-il.
Pour mener à bien cette mission, Coach Yaya n’est pas seul. Des éducateurs passionnés comme Ballo Mamadou Lamine Abdoul ou Kader Compaoré accompagnent bénévolement les enfants et font vivre le tournoi chaque week-end.
Malgré la précarité des conditions de travail, ces encadreurs saluent unanimement la portée de l’initiative et unissent leurs voix à celle de Yayacalé Zouma pour formuler un plaidoyer à l’endroit des autorités sportives et des bonnes volontés.
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Compte tenu de l’engouement suscité par son projet auprès des jeunes, Coach Yaya aurait pu exiger une contribution financière, même symbolique, de la part des encadreurs ou des clubs. Une option qui se heurte toutefois aux réalités sociales du terrain.
« C’est ce qui était prévu à l’origine. Lors de nos réunions de bilan après chaque compétition, la question financière revient systématiquement. Mais le football des jeunes demande d’importants moyens. Si nous imposons une rigueur trop stricte sur les cotisations, certains clubs renonceront. C’est au détriment des enfants qui seraient les premiers privés de cette opportunité d’épanouissement », explique-t-il.

Pour Coach Yaya et ses compagnons de terrain, la véritable récompense réside dans la réussite de leurs protégés et leur accession, un jour, au plus haut niveau. Un accomplissement qui, selon lui, passe aussi par les bancs de l’école. D’ailleurs, il insiste fermement sur la complémentarité entre le ballon rond et la scolarité.
« Le sport et les études sont indissociables. Il ne faut pas sacrifier l’un pour l’autre. Les deux peuvent se mener de front jusqu’au moment où un choix s’imposera naturellement, soutenu par les compétences acquises », souligne-t-il.
Pour concrétiser ses ambitions, l’éducateur lance un appel aux autorités, notamment au ministère des sports et à la Fédération burkinabè de football. Son objectif est de structurer davantage son initiative et de l’étendre à d’autres villes sous forme de rendez-vous hebdomadaires, offrant ainsi aux encadreurs un cadre idéal pour jauger leur niveau et progresser.
L’aval des professionnels : Le regard éclairé de Boureima Maïga
Cette initiative portée sur le terrain du lycée Yennenga trouve un écho particulièrement favorable auprès des acteurs chevronnés du football burkinabè. C’est le cas de Boureima Maïga, agent de joueurs, pour qui la pratique du ballon rond va bien au-delà du jeu pour s’imposer comme un pilier éducatif et social indispensable.
D’emblée, Boureima Maïga rappelle le rôle capital que joue le football dans la formation citoyenne, incarnant la santé, la quête d’excellence, la discipline et le fair-play.
« Le football, c’est une éducation très forte. C’est une vraie éducation parce que la discipline est première. Tu ne peux pas arriver en retard, tu ne peux pas insulter tes coéquipiers… Il faut voir les règles du football. Tu ne peux rien faire contre ton adversaire, tu ne peux pas le gifler, tu ne peux pas le frapper. Donc, le football est vraiment un sport collectif et ça donne vraiment la cohésion », argue-t-il.

Tout en saluant la portée des tournois de quartier comme celui de Coach Yayacalé, l’agent de joueurs dresse un constat lucide. A l’en croire, la pénurie d’équipements et d’infrastructures freine considérablement l’épanouissement des jeunes talents.
« Je peux vous dire qu’il y a des encadreurs, mais on a encore du chemin pour s’améliorer. D’abord, il faut la formation, mais aussi le matériel et les infrastructures. C’est ça qui est notre handicap. Si on a du matériel, je pense que ça aide facilement à progresser dans tous les domaines », souligne-t-il.
Pour y remédier, Boureima Maïga plaide pour une synergie forte entre la Fédération et le Ministère. « Si la fédération pouvait former les encadreurs dans les quartiers, parce que ce sont eux qui forment d’abord. Le rôle de la fédération, c’est de fédérer et de faciliter la formation, tandis que le ministère des Sports doit nous aider à cadrer les différentes fédérations et à développer les infrastructures », exhorte-t-il.
Un défi d’infrastructures à l’échelle nationale
Le cri du cœur de Yayacalé Zouma, conforté par le regard de Boureima Maïga, renvoie à une problématique qui dépasse le seul terrain du lycée Yennenga. Au Burkina Faso, le sport pour enfants souffre d’un manque criard de terrains aménagés et d’équipements de base comme les ballons, les cônes et les plots.
Si Coach Yaya doit se contenter d’une cour de lycée, c’est parce que l’accès aux équipements sportifs reste un défi majeur dans le pays. Selon les données de la Direction générale des études et des statistiques sectorielles (DGESS) du ministère des Sports, issues d’un état des lieux réalisé sur le terrain à fin 2020 et publiées en 2021, le Burkina Faso comptait plus de 15 900 infrastructures sportives.
Mais 91,4 % d’entre elles étaient implantées dans des établissements scolaires. Ces terrains, souvent moins entretenus, demeurent difficilement accessibles en dehors des heures de cours ou durant les vacances, selon les mêmes données.

Pour faire face à cette précarité, le gouvernement a lancé l’Initiative présidentielle pour la relève et l’élite sportive (IP-RELIS). Ce vaste programme ambitionne de bâtir des complexes modernes dans chaque région, intégrant des terrains synthétiques, des pistes d’athlétisme et des aires de jeux sécurisées pour les plus jeunes.
En attendant la concrétisation de ces ambitions, sur le terrain du lycée Yennenga, Coach Yaya poursuit son œuvre. Chaque week-end, avec peu de moyens mais beaucoup de conviction, il continue d’offrir aux enfants un ballon, un terrain et surtout un cadre pour rêver.

Car pour lui, derrière chaque match se joue quelque chose de plus grand qu’un résultat sportif. La construction d’une jeunesse qui apprend à jouer, à respecter, à persévérer et à croire en ses capacités.
En attendant, le dernier match du jour s’achève au Lycée Yennenga. Les enfants quittent peu à peu le terrain, ballon sous le bras et crampons aux pieds. Samedi prochain, ils reviendront. Yayacalé et les autres encadreurs aussi. Entre-temps, d’autres enfants auront peut-être rejoint le groupe. Ici, il n’y a ni grands stades ni moyens considérables. Mais chaque week-end, un terrain de lycée suffit encore à faire naître des rêves…
Aminata Catherine SANOU
Burkina 24




