Etude : Les « wayiyans » et le processus révolutionnaire au Burkina Faso
Ceci est une étude du Dr Ollo Pépin HIEN, Sociopolitologue, chercheur à l’INSS/CNRST, intitulé « Les « wayiyans » et le processus révolutionnaire au Burkina Faso
Les changements politiques intervenus au sommet de l’Etat ont toujours connu une forte implication de la jeunesse au Burkina Faso. Une fois de plus, la jeunesse urbaine s’est déchainée pour apporter son appui à l’offensive lancée le 30 septembre 2022 par un groupe de jeunes officiers pour s’emparer du pouvoir d’Etat. Ce présent article, qui a pour vocation la vulgarisation, découle d’une réflexion scientifique menée en 2012 sur : « Dynamique urbaine et nouvelle forme de négociation de l’existence sociale : les jeunes et les « grins de thé » dans la ville de Ouagadougou ». La réapparition des « grins de thé » sur le champ politique burkinabè nous a interpellé à plus d’un titre. Ce qui nous a conduit à chercher à comprendre les logiques de réappropriation de ces clubs de thé par ceux qu’on appelle les « wayiyans » dans leur mobilisation et action collectives de défense d’un ordre politique qui se réclame de la révolution populaire et progressiste.
Introduction
Les « wayiyans », est une expression en langue nationale mooré qui veut dire « sortez » en français. Il s’agit de l’apparition sur la place publique et la scène politique d’une nouvelle catégorie de jeunes qui brillaient autrefois par une invisibilité sociale et politique. Les « wayiyans », s’illustrent depuis l’avènement du Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR) II par leur soutien actif au processus politique de changement et de transformation en cours. Faut-il le rappeler, La jeunesse a été au cœur de l’avènement du MPSR II à travers ses actions violentes de contestation contre les symboles de la présence française au Burkina Faso et la pression exercée dans la rue au côté des militaires pour obtenir la démission du Président Damiba. Depuis lors, elle s’est constituée en veille citoyenne pour protéger et défendre un pouvoir qu’elle a contribué à installer au sommet de l’Etat.
Ma démarche consiste à jeter un regard sur les « wayiyans » comme une nouvelle figure politique qui a émergé sur la sphère publique. Il s’agit de comprendre ses modes d’actions et d’organisation, les imaginaires politiques qu’ils développent et le sens politique de leurs actions dans un contexte politique effervescent de changement révolutionnaire.
Qui sont les wayiyans ?
Comme je l’ai annoncé en introduction, la première apparition des « wayiyans » se situent au moment de la prise du pouvoir du MPSR II. Ils sont descendus spontanément dans la rue pour apporter leur soutien aux jeunes officiers qui annonçaient dès leur prise du pouvoir à la RTB, vouloir aller vers d’autres partenaires disponibles à aider le Burkina Faso dans la lutte contre le terrorisme qui sous-tendait mettre fin à la présence militaire française à Ouagadougou. Leur première apparition de façon violente remonte depuis le 30 septembre 2022, jour de la prise du pouvoir du MPSR II. C’est avec les « wayiyans » qu’on verra pour la première fois l’étendard de la Russie flottée dans la rue le jour de la prise du pouvoir par le MPSR II. L’agitation du drapeau Russe par ces jeunes révoltés symbolisait déjà leur adhésion au projet du MPSR II de renforcer son partenariat stratégique avec l’Etat de la Fédération de Russie dans la lutte contre les groupes armés terroristes. Ensuite, ils se sont massés devant la salle de conférence de Ouaga 2000, les jours qui suivaient le coup d’Etat insurrectionnel, pour exiger le maintien du capitaine Ibrahim Traoré, leaders des jeunes officiers insurgés, à la tête de l’Etat lors du Forum organisé pour désigner le chef de l’Etat civil ou militaire et adopté la nouvelle charte de la transition.
C’est après ces épisodes qu’ils ont investi la rue à travers les ronds-points qui jonchent la ville de Ouagadougou pour installer leur Quartier Général (QG) que sont les « grins de thé » qui sont des espaces ou les jeunes se retrouvent chaque jour pour ingurgiter du thé. Ces « grins de thé » qui pullulent dans les quartiers constituent des espaces publics informels et populaires qui participent à l’élaboration d’une culture de la rue. Ces ronds-points sont devenus de nouveau mode de gestion du territoire ou de gestion des espaces configurés qui révèlent une nouvelle identité politique qu’incarne cette jeunesse militante. Ces ronds-points sont en même temps des espaces publics informels et populaires qui fonctionnent comme des forums de discussion, de débats politiques. Alors « les espaces collectifs seraient à distinguer ici, comme espaces de parole et d’échanges avec le monde des adultes, des espaces de rue, lieu de construction par les jeunes d’un « monde à part » autour d’une culture de contre-stigmate » (E. CALLU, J-P, JURMAND, A. VULBEAU, 2005 : 20). Ce sont des lieux de diffusion et de circulation des informations politiques qui participent à la production des représentations sociales de ces jeunes sur le monde politique. Ce sont aussi des lieux qui incarnent de nouveaux modes d’expression et d’action populaire de la jeunesse urbaine qui développe des imaginaires politiques de soutien au régime du MPSR en place. Il s’agit d’un renouvellement de l’engagement militant à travers la rue qui revêt une dimension culturelle majeure et fait apparaitre sur la scène politique de nouvelles figures populaires que sont les « wayiyans ». Les ronds-points qui sont devenus des « grins de thé » créent une sorte de sociabilité militante et scellent l’esprit de camaraderie au niveau de ces jeunes. A l’instar des quartiers, es « wayiyans » ont installé ces clubs de thé dans les ronds-points stratégiques de la ville pour assurer la veille citoyenne.
Les « wayiyans » et la veille citoyenne
Il s’agit d’un groupe composite où se côtoient plusieurs couches sociales, plusieurs catégories de personnes qui se distinguent par leur capital scolaire et économique. La plupart sont issues des milieux populaires, de la débrouille ou de l’économie informelle. Certains sont parfois des non lettrés. Par contre, existent une minorité de lettrés d’un niveau acceptable pour certains et qui appartiennent à la classe moyenne par leurs activités socio-professionnelles (responsables d’entreprises par exemple). Ces « wayiyans » qui sont dans les ronds-points reçoivent par moment des dons en nature de certains sympathisants, en signe de soutien et d’encouragement de leur engagement dans la veille citoyenne. Par contre, ils font systématiquement l’objet de répulsion avéré de certains acteurs notamment ceux issus des milieux hautement intellectuels qui apprécient mal leur engagement et ne tardent pas à les minimiser, les caricaturer, les dénigrer en mettant en exergue l’analphabétisme de certains qui constitue une des grosses faiblesses de ce mouvement juvénile. En retour, les « wayiyans » perçoivent d’un mauvais œil, les intellectuels qu’ils considèrent, qu’ils désignent comme « ceux qui parlent gros français ». Ils tiennent ces intellectuels qui les dénigrent pour responsable de la dégradation du pays jusqu’à l’arrivée du MPSR II au pouvoir.
Ces jeunes sont des lanceurs d’alerte (ce qui leur a valu le nom « wayiyans »). Ils lancent des appels à la mobilisation générale à travers leurs téléphones lorsqu’ils apprennent des rumeurs ou des velléités de déstabilisation au Burkina Faso en invitant les citoyens même nuitamment à se regrouper à proximité du rond-point des Nations-Unies devenu leur siège général, leur bastion ou leur État-major pour assurer la veille citoyenne. Ce rond-point a été élevé sur les fonts baptismaux de « rond-point camarade Ibrahim Traoré ». Les « wayiyans » sont l’expression vivante d’un mode populaire de l’engagement militant à travers un marquage de territoire que sont les ronds-points. Ce sont des groupes d’action populaire qui s’adonnent fréquemment à un travail de mobilisation citoyenne pour l’organisation des manifestations visant à célébrer le régime révolutionnaire.
Les réseaux sociaux constituent les supports de communication des « wayiyans » qui ne manquent pas d’occasions pour fustiger « l’impérialisme et ses valets locaux », les « apatrides » et autres adversaires du régime au plan interne et international. Il faut déplorer par moment des dérives langagières de certains militants « wayiyans » qui ne sont pas préparés à la prise de parole publique ou méconnaissent les règles qui doivent régir la communication publique.
Conclusion
L’émergence des « wayiyans » constitue une forme nouvelle de l’engagement politique de la jeunesse au Burkina Faso. Ils se présentent aux yeux de certains acteurs comme les défenseurs ardents et intransigeants d’un pouvoir issu de la jeunesse dirigé par un jeune capitaine, Ibrahim Traoré qui constitue leur leader au regard du charisme qu’il affiche au sein de cette jeunesse mobilisée. Lequel pouvoir et leader qu’ils se sentent en devoir de protéger au regard de leur forte implication dans la prise du pouvoir. Ils sont devenus alors les gardiens de la révolution à travers la veille citoyenne qu’ils assurent pour la protection civile du régime.
En dépit de quelques faiblesses que présentent le mouvement surtout au niveau de la communication politique, les « wayiyans » constituent dans la dynamique politique actuelle une ressource politique de mobilisation et une force dynamogénique dans la défense du pouvoir révolutionnaire et la lutte implacable contre l’impérialisme et ses valets locaux.
Néanmoins, pour une meilleure participation à la veille citoyenne et la lutte pour la souveraineté, il est impératif de travailler à donner une culture politique et idéologique à cette jeunesse mobilisée afin de garantir une communication et une veille citoyenne de qualité. Un encadrement rigoureux de ces jeunes est aussi nécessaire pour imposer une certaine discipline militante afin d’éviter certaines dérives qui pourraient être préjudiciables à la marche actuelle vers la souveraineté.
Références bibliographiques
CALLU E., JURMAND J-P., VULBEAU A. « Introduction. La « fabrique » de la place des jeunes », in La place des jeunes dans la cité, Tome 2. Espaces de rue, espaces de parole, L4Harmattan, 2005.
HIEN Ollo Pépin, « Dynamique urbaine et nouvelles formes de négociation de l’existence sociale : les jeunes et les « grins de thé » dans la ville de Ouagadougou », in Négocier sa vie : les enfants et les jeunes dans les espaces urbains de l’Afrique Edited by Michael FC Bourdillon with Ali Sangaré, CODESRIA, 2012.




