Etude : CEDEAO-AES : Entre tensions et cohabitation ?
Ceci est une étude du Dr HIEN Ollo Pépin, Sociopolitologue, chercheur à l’Institut des Sciences des Sociétés (INSS)/CNRST, intitulée « CEDEAO-AES : Entre tensions et cohabitation?
L’avènement des régimes militaires (Mali, Burkina Faso Niger) au sein de l’espace CEDEAO a créé une crise politique aigüe qui a conduit ces trois pays à opérer une rupture radicale avec cette institution communautaire pour mettre en place l’Alliance des Etats du Sahel (AES). De vives tensions politiques et diplomatiques ont émaillé parfois les rapports entre ces deux espaces communautaires en situation de face à face.
J’ai été informé par voie de presse sur le fait qu’une délégation ivoirienne avec à sa tête le coordinateur national du renseignement a effectué à partir du 15 octobre 2026 à Bamako une visite de travail de 03 jours pour relancer le dialogue sécuritaire avec le Mali. Dans la même période, Dakar, la capitale du Sénégal a abrité une rencontre de négociation entre la CEDEAO et l’AES, le 17 octobre 2026, en vue de trouver une convergence en matière de coopération régionale en dépit de la différence d’orientation politique et institutionnelle de ces deux entités politiques.
Ces deux évènements politiques majeures m’ont inspiré à plus d’un titre. Au paravent j’ai eu à mener une réflexion sur : « Fédéralisme et souveraineté des Etats en Afrique : bilan et perspectives » au Ghana en 2012 et les perspectives de cohabitation entre l’AES et la CEDEAO lors de la Conférence Internationale organisée par le Rassemblement des Intelligences pour la Souveraineté de l’Afrique (RISA) le samedi 27 Mars 2024 à l’Université Joseph Ki-Zerbo. L’évolution récente des relations entre ces deux entités politiques m’a amené, à la lumière de ces deux réflexions passées, à analyser les enjeux et les obstacles possibles de cette nouvelle cohabitation.
Introduction
La CEDEAO est devenue de nos jours un espace géopolitique qui exerce une influence considérable sur les processus politiques en Afrique de l’ouest. La résurgence et la succession des coups d’Etat en Afrique de l’ouest francophone notamment ont fait exacerber les tensions politiques au sein de cet espace communautaire. Les coups d’Etat sont devenus objets de délégitimation des Etats par certains chefs d’Etat membres de la CEDEAO. L’exacerbation des contradictions politiques internes est l’une des principales variables explicatives de la création de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) comme une riposte géopolitique à ce qui pouvait paraître comme des « dérives de la CEDEAO ». Depuis lors, les deux entités régionales (CEDEAO et AES) sont entrées dans un antagonisme qui fragilise la coopération, la stabilité et la paix sous-régionale.
Depuis le samedi 17 octobre 2026, la capitale du Sénégal a abrité une première rencontre de négociation entre l’AES et la CEDEAO pour poser les bases d’une coopération renouvelée dans l’intérêt dit-on des peuples de l’Afrique de l’ouest. Alors qu’elle pourrait être la nature de la collaboration entre ces deux entités régionales ? Qu’elle pourrait être les obstacles ou les écueils liés à cette « nouvelle coopération » en gestation ? D’entrée de jeu, nous allons nous atteler à rappeler quelques objectifs fondamentaux de la CEDEAO.
Rappel de quelques objectifs de la CEDEAO
L’histoire précoloniale de l’Afrique nous enseigne que l’Afrique de l’ouest était organisée dans de grands ensembles politiques que formaient les empires du Mali, du Ghana, l’empire Songhaï et des royaumes. La dislocation de ces grands ensembles politiques à partir du choc colonial va entrainer l’émiettement de ces entités politiques anciennes en de micro états nationalistes.
L’échec des premières tentatives de regroupement politique va obliger les Etats africains à aller vers les unions économiques comme alternative à cette balkanisation de l’Afrique. C’est ainsi que la CEDEAO a été créé le 28 Mai 1975 à Abuja comme un espace communautaire d’intégration économique. Il faut rappeler que la première union monétaire a eu lieu en 1945 avec la création du francs CFA qui a regroupé les pays francophones de l’Afrique de l’ouest.
La pertinence du regroupement régional n’est plus à démontrer. Le regroupement qu’il soit version CEDEAO ou AES est une nécessité historique dans le processus d’intégration et de développement des Etats ouest africain. C’est pourquoi « le regroupement régional semble être plus réaliste et rapide au regard de l’actualité politique de nos jours. Ce type de regroupement est conforme aux résolutions de la première Conférence des peuples africains, tenue à Accra, sous l’égide de Nkrumah, en décembre 1958 » (HIEN O. Pépin, 2012 :68).
A sa création, la CEDEAO avait pour objectifs la mise en place des politiques communes pour promouvoir l’intégration régionale à travers la libre circulation des personnes et des biens, l’harmonisation des politiques commerciales au sein de la région, l’organisation d’une union douanière et l’intégration monétaire pour faciliter les échanges commerciaux.
A ceci s’ajoute, la non-agression entre les Etats qui passe par le maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionale, le renforcement des relations de bon voisinage, etc.
En dépit de ces nobles objectifs, il faut souligner que la crise sociopolitique consécutive à la crise sécuritaire dans le sahel va entamer le processus de désintégration de la CEDEAO.
Crise sociopolitique au Sahel et désintégration de la CEDEAO
La crise sécuritaire dans le sahel conjugué à la mauvaise gouvernance des Etats ont conduit à des instabilités politiques à travers la succession des coups d’Etats au Mali, au Burkina et récemment au Niger. La résurgence en trombe de ces coups d’Etats a créé une polarisation tendancielle au sein de la CEDEAO qui va durcir les antagonismes entre régimes militaires et régimes civils issus des élections dites démocratiques. Dans le but de stopper la récurrence des coups d’Etats, la CEDEAO ne tarda pas a utilisé des mesures de dissuasion pour obliger les régimes militaires à un retour à l’ordre constitutionnel.
Des sanctions jugées arbitraires et inhumaines vont s’abattre sur le régime militaire au Mali puis au Niger. Ces sanctions auront des conséquences assez dramatiques sur les populations. On peut citer entre autres sanctions contre le Mali :
-Le rappel des ambassadeurs des Etats membres.
-La fermeture des frontières terrestres et aériennes.
-La suspension de toutes transactions commerciales et financières entre les pays de la CEDEAO et le Mali, à l’exception des produits alimentaires de grande consommation et des produits pharmaceutiques.
Pour le Niger, en plus de l’embargo même sur les produits pharmaceutiques, des menaces d’attaque armée ont été proférées contre cet Etat souverain.
L’acharnement et les assauts répétés de la CEDEAO contre ces régimes militaires pourtant soutenus par une grande partie de leurs populations vont les obliger à créer un nouvel espace d’intégration et de solidarité à savoir l’AES pour faire face à la crise sécuritaire et surtout pour résister aux multiples agressions de la CEDEAO.
Il faut relever que la plupart des sanctions prononcées contre ces Etats souverains sont sans base légale. La sanction devrait être une réaction a un fait illicite tendant à garantir le respect des règles d’un ordre juridique donné. Elle devait même émaner d’un organe social souverain qui constate la violation de la règle et décide des moyens légaux à mettre en œuvre pour y mettre fin. Il s’agit d’un organe social indépendant garant de la justice et de l’impartialité. Pourtant les sanctions contre les Etats sont prononcées par la conférence des chefs d’Etat. Elle n’est pas un organe social impartial qui devrait prononcer des sanctions.
Face aux multiples sanctions inhumaines sans base légal, aux manquements graves au respect des textes et de l’esprit de l’organisation avec surtout la volonté affichée de la communauté d’attaquer le Niger, les régimes militaires exaspérés se sont vus obliger de se retirer de la CEDEAO avec effet immédiat.
Le communiqué conjoint de retrait précise qu’« après 49 ans d’existence, les vaillants peuples du Burkina, du Mali et du Niger constatant avec beaucoup de regret, d’amertume et une grande déception que leur organisation s’est éloignée des idéaux de ses pairs fondateurs et du panafricanisme » (Lefaso.net, Afrique de l’Ouest : le Burkina Faso, le Mali et le Niger quittent la CEDEAO sans délai (communiqué conjoint), 28 janvier 2024).
II ressort du communiqué, qu’en plus la CEDEAO sous l’influence de puissances étrangères, trahissant ses principes fondateurs, est devenue une menace pour ses Etats membres et ses populations dont elle est censée assurer le bonheur. Le retrait des Etats de l’AES de la CEDEAO n’est pas sans conséquences qu’il convient d’examiner.
Quelles sont les conséquences immédiates de ce retrait
D’un point de vue économique, l’impact de ce retrait pourrait affecter négativement le commerce intra-régional, la circulation des personnes et des biens, ainsi que des projets d’infrastructures et l’introduction d’une monnaie unique ouest-africaine.
Sur le plan social, le retrait pourrait comporter des risques d’exacerbation des défis humanitaires affectant notamment les réfugiés, les déplacés internes et les migrants.
Sur le plan sécuritaire, ce retrait aurait une incidence sur la coopération en matière de sécurité, d’échanges de renseignement et de participation aux initiatives régionales de lutte contre le terrorisme.
Sur le plan politique, le retrait a entamé la crédibilité de la CEDEAO, sa fragilité politique et le risque de désintégration très prononcée à long terme. Il faut souligner aussi le risque de perte au niveau de l’AES des avantages liés aux mécanismes de solidarité dans l’espace communautaire. Le plus important est surtout la souveraineté retrouvée de ces Etats, la sérénité et la quiétude des dirigeants de l’AES pour mieux envisager des reformes en faveur de leur population. Malgré le retrait de l’AES de la CEDEAO, quelle cohabitation pourrait être possible entre ces deux entités ?
Quelle cohabitation entre la CEDEAO et l’AES
Les deux entités régionales ont des défis communs à relever notamment le changement climatique, l’extrémisme violent, les migrations et le crime organisé, les défis humanitaires de même que les projets d’infrastructures économiques, notamment routières. Le contexte sécuritaire dans le sahel et sa contagion sur certains Etats voisins imposent une collaboration, une coopération interrégionale afin d’apporter une solution durable. Ce qui va nécessiter une coopération entre la CEDEAO et l’AES en matière sécuritaire.
C’est cette initiative qui vient d’être lancé entre Abidjan et Bamako rapporté par un média en ligne en ces termes : « les échanges ont porté sur le renforcement du partage de renseignement et la coopération face à la progression de la menace terroriste dans le Sud du Mali, à proximité de le frontière ivoirienne »(https://aconews.net/sécurité-la-cote-d’ivoire-depeche-une-délégation-a-bamako-pour-relancer-le-dialogue-securitaire-avec-le-Mali/). De cette rencontre, il s’agit d’amorcer un « dégel diplomatique et relancer la coopération anti-terroriste entre Abidjan et Bamako ».
Quand bien même la coopération entre ces deux entités communautaires (AES-CEDEAO) ne sera pas sans difficultés parce qu’elle s’installe dans un champ de concurrence et de rivalités géopolitiques et géostratégiques.
Obstacles à la cohabitation
Au plan sociologique, le champ des organisations est un espace hautement concurrentiel de sorte que ces deux communautés risquent de rentrer dans une sorte de coopération conflictuelle c’est-à-dire des accords diplomatiques de surface sur fonds de désaccords politiques.
Au plan politique, la méfiance, le manque de confiance et la perte de crédibilité de l’organisation perçue par nos dirigeants et dans l’imaginaire populaire comme un instrument de domination néocoloniale et de déstabilisation des Etats de l’AES seront des obstacles à la bonne cohabitation. Le Ministre des affaires étrangères du Mali a bien exprimé ce manque de confiance entre Etats dans l’espace CEDEAO : « on ne peut pas assurer la sécurité ensemble si nos pays ne se font pas confiance ». Il relève le fait que des pays membres de la CEDEAO abriteraient des bases militaires étrangères qui chercheraient à déstabiliser leurs voisins. Ce qui pourrait rendre la coopération sécuritaire difficile.
-Le dysfonctionnement organisationnel chronique, à savoir le nom respect de ces propres règles et principes et des idéaux fondateurs de l’organisation.
-Le manque de souveraineté des Etats de la CEDEAO qui sont malléables a souhait par les puissances étrangères.
Le manque de convergence idéologique entre les Etats de ces deux organisations. L’AES qui se présente comme un front uni anti-impérialiste pour la souveraineté et certains Etats de la CEDEAO qui sont de véritables relais locaux des puissances occidentales impérialistes.
A cela s’ajoute l’influence des rivalités géopolitiques qui dessinent des camps dans la région ouest-africaine.
Sur le plan diplomatique, le choix des partenaires est un obstacle à la bonne cohabitation.
Sur le plan économique, la libre circulation des personnes et des biens fera l’objet de chantage par certains Etats provocateurs.
Au plan sécuritaire, des pays membres de la CEDEAO constituent des bases arrière et des centres de déstabilisation des pays de l’AES.
En conclusion
Pour une bonne cohabitation de ces deux organisations, il faudra en définitive une réinvention de la CDEAO, qui soit une organisation souveraine, respectueuse de ces propres textes et fidèles aux idéaux des pères fondateurs et du panafricanisme. Il faut tout cours, une renaissance de la CEDEAO. La CEDEAO devrait être plus proche des peuples que de se résumer à un simple club de chefs d’Etats. Elle pourrait travailler à préserver sa souveraineté contre les influences occidentales nocives, fortement préjudiciables à sa réputation. Pour ce faire, la conférence des chefs d’Etat peut être un simple organe consultatif et non un organe de délibération doté d’un pouvoir de coercition des Etats membres au regard du caractère très partisan de ces représentants.
Dans l’intérêt des peuples de la région ouest africaine, la CEDEAO et l’AES pourraient transcender les clivages politiques, les conflits géopolitiques pour mettre en place des mécanismes de coopération gagnant-gagnant au bénéfice des Etats et des populations à la base dans une perspective panafricaniste et de solidarité internationaliste.
Références bibliographiques
HIEN Ollo Pépin (2012), « Fédéralisme et souveraineté des Etats en Afrique : bilan et perspectives », in Kwame Nkrumah Centenary Colloqium, Accra (Ghana).
(https://aconews.net/sécurité-la-cote-d’ivoire-depeche-une-délégation-a-bamako-pour-relancer-le-dialogue-securitaire-avec-le-Mali/).
Lefaso.net, Afrique de l’Ouest : le Burkina Faso, le Mali et le Niger quittent la CEDEAO sans délai (communiqué conjoint), 28 janvier 2024.




