Centres d’écoute pour jeunes : Multiplier ces types d’espaces pour mieux briser le silence

Dans une société où la sexualité reste difficile à évoquer en famille, les Centres d’écoute offrent aux jeunes un espace pour poser leurs questions, s’informer et accéder à des services de santé sexuelle et reproductive. Au quartier Paspanga de Ouagadougou, le Centre d’écoute pour jeunes de l’Association burkinabè pour le bien-être familial (ABBEF) accueille plus de 1 000 jeunes chaque mois. Derrière ces chiffres se dessine un besoin plus large, mais aussi des parcours et une même quête. Celle de trouver un endroit où parler sans honte ni jugement.  

Il y a des questions que l’on garde longtemps au fond de soi. On les porte en silence, parfois par gêne, parfois par peur du regard des autres. Pour Grâce Épiphanie Kafando WendKouni, les questions liées à la sexualité faisaient partie de celles-là.

À la maison, difficile d’en parler. Alors, lorsqu’un ami lui parle d’un Centre où les jeunes peuvent poser leurs questions sans tabou, elle hésite. Puis elle pousse la porte. Elle est au Centre d’écoute pour jeunes de l’Association burkinabè pour le bien-être familial (ABBEF), situé dans le quartier Paspanga.

«Le centre m'a vraiment aidé», témoigne Grâce Épiphanie Kafando WendKouni, une jeune bénéficiaire des services du centre« Le centre m’a vraiment aidée », témoigne Grâce Épiphanie Kafando WendKouni, une jeune bénéficiaire des services du centre

Grâce Épiphanie Kafando WendKouni, la vingtaine bien sonnée, raconte qu’elle voulait des conseils sur la sexualité et la santé de la reproduction. Parce que ce sont des sujets tabous qu’elle ne pouvait pas évoquer en famille, soutient-elle.

Un ami lui parlera du Centre d’écoute pour jeunes. Ce dernier y est passé par là. Grâce affirme que la première fois quand elle est venue, l’ambiance était amicale. Ce jour-là, au programme, c’était une causerie éducative sans tabou.

« On était nombreux, on causait, il n’y avait pas de problème. J’étais à l’aise. Je pensais même que, comme c’était ma première fois, j’allais me sentir gênée. J’étais vraiment à l’aise et j’avais eu des réponses à mes questions », ajoute-t-elle.

Après la causerie, elle confie qu’elle voulait davantage en savoir sur le Centre afin de bénéficier des différents services. « J’avais vraiment envie de découvrir le Centre et de profiter des services qu’il offre. Et quand je suis venue, on m’a bien accueillie. Je ne m’attendais même pas à un tel accueil. C’était vraiment sympa, j’ai trouvé ce que je cherchais en termes d’informations », confie-t-elle.

Elle témoigne que le Centre lui a beaucoup appris sur la santé sexuelle des jeunes. Elle souligne qu’elle fait l’effort de parler du Centre à au moins un jeune par jour. Elle encourage les autres à fréquenter le Centre pour bénéficier de conseils avisés en matière de santé sexuelle et reproductive.

« Autour de nous, il y a toujours un jeune qui souhaite échanger sur la sexualité. Le Centre est là pour eux, mais nombreux sont ceux qui ne sont pas au courant de son existence. Ce Centre m’a vraiment aidée. Maintenant, je comprends mieux la santé sexuelle et reproductive et je sais désormais comment m’y prendre.

Avant, je ne connaissais rien de tout cela, mais grâce à ce Centre, je suis plus à l’aise pour aborder avec mes amies ou n’importe quelle personne les questions de sexualité. Ce n’est plus pour moi un tabou. Je suis capable maintenant d’aider mes pairs à comprendre aussi la santé sexuelle et reproductive », soutient-elle.

J’appelle les jeunes à fréquenter les Centres d’écoute

Selon Grâce Kafando, ce Centre a eu un impact positif sur sa vie. Et aujourd’hui, son souhait est que de nombreux autres jeunes comme elle, connaissent le Centre, surtout les services qu’il offre en faveur des jeunes. Elle invite tous les jeunes burkinabè à faire un tour dans les Centres d’écoute, car pour elle, ils proposent ce dont les jeunes ont besoin.

« J’appelle les jeunes à fréquenter les Centres d’écoute. Cela est important pour nous, jeunes. Ils sont là pour nous donner des informations utiles pour notre santé sexuelle, notre bien-être et notre avenir », encourage-t-elle. Grâce n’est pas la seule à fréquenter le centre.

Kevin Compaoré, lui, dit avoir connu le Centre d’écoute pour jeunes par le truchement de ses camarades du lycée, au cours des causeries entre « potes » à l’école. Voulant s’informer davantage sur la santé sexuelle des jeunes, il décide de se rendre au Centre. Il était également impossible pour lui de parler de sexualité en famille.

À l’écouter, c’est pour briser le tabou qui l’a motivé à visiter le Centre afin d’éclairer sa lanterne. « En fréquentant ce Centre, j’ai pu quand même aborder un sujet jusque-là tabou en famille, d’autant plus que j’étais bien accueilli. Ils m’ont mis vraiment dans de bonnes conditions et cela a facilité nos échanges », dit-il. Selon lui, c’est l’accueil qui lui a été réservé à son arrivée au Centre qui l’a surtout marqué.

Kevin Compaoré dit avoir connu le Centre d'écoute par ses camarades au lycée
Kevin Compaoré dit avoir connu le Centre d’écoute par ses camarades au lycée

« Je me sens plus à l’aise de parler de sexualité, d’autant plus que je suis devenu un relais communautaire auprès de mes pairs. Aujourd’hui, parler de la sexualité pour moi, c’est comme venir en aide à mes pairs qui ne sont toujours pas allés vers la bonne information », appuie-t-il.

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Kevin Compaoré déplore le fait que beaucoup de jeunes ne connaissent pas l’existence des Centres d’écoute pour jeunes. Et pour lui, il faut continuer la sensibilisation auprès des jeunes afin de les orienter vers ces Centres d’écoute.

Il fait cas aussi des mauvaises informations qui se propagent sur les réseaux sociaux. Il interpelle, en effet, les jeunes à faire beaucoup attention, au risque de se faire prendre dans un piège.

Un cadre sûr pour parler sans crainte

Selon Jean Benjamin Bado, chargé de projets jeunes à l’ABBEF et coordonnateur du Centre d’écoute pour jeunes de l’ABBEF, le Centre d’écoute pour jeunes est un cadre sûr, conçu pour que les jeunes se sentent à l’aise pour discuter des problèmes qu’ils rencontrent en matière de sexualité et de santé sexuelle et reproductive. C’est ainsi que, dit-il, on y trouve des espaces de jeu, de lecture et autres, afin de permettre aux jeunes de se sentir à l’aise.

Le Centre d’écoute pour jeunes est un cadre sûr affirme Jean Benjamin Bado, chef projets jeunes à l'ABBEF et coordonnateur du centre
Le Centre d’écoute pour jeunes est un cadre sûr affirme Jean Benjamin Bado, chef projets jeunes à l’ABBEF et coordonnateur du centre

Il confie que les jeunes veulent se sentir protégés et être reçus dans un cadre où ils se sentent en sécurité afin de pouvoir s’exprimer plus facilement. Pour lui, le premier motif qui amène les jeunes à fréquenter les Centres d’écoute, c’est le sentiment d’être protégés, de pouvoir s’exprimer librement et de bénéficier des conseils auprès de personnes avisées.

M. Bado indique que les services qu’ils proposent sont d’abord des services d’information, de sensibilisation et de changement de comportements. Il rassure que ces sensibilisations portent sur plusieurs thématiques, entre autres les grossesses non désirées, les infections sexuellement transmissibles, le dialogue parents-enfants, les violences basées sur le genre et les avortements non sécurisés.

« Vous savez qu’au Burkina Faso, l’avortement est interdit de façon générale. Donc, les adolescents et les jeunes, en fréquentant les Centres d’écoute pour jeunes, bénéficient de conseils en lien avec cette thématique. Au-delà de l’information et de la sensibilisation, il y a d’autres services », soutient-il.

Contraception, dépistage des IST et autres services

S’agissant de l’offre de services, il fait savoir que le Centre dispose d’agents de santé qui offrent des services de contraception aux jeunes. Ces agents de santé s’occupent également, selon Benjamin Bado, de la prise en charge des IST. « Au  Centre d’écoute pour jeunes, nous faisons le dépistage des IST et la prise en charge de ces IST, car une chose est de dépister, mais l’autre est de prendre en charge », appuie-t-il.

À en croire le coordonnateur du Centre d’écoute, les jeunes viennent délibérément au Centre pour parler des problèmes de santé qu’ils connaissent. Pour lui, si les jeunes reconnaissent aujourd’hui l’importance et l’impact du Centre dans leur vie, c’est en partie du fait qu’ils se sont inscrits dans une dynamique de renforcement des capacités.

Et ils savent comment amener les jeunes à s’exprimer librement tout en les rassurant sur le fait que les consultations sont strictement confidentielles. « Ce sont des prestataires qui ont été formés pour prendre en charge les questions de jeunesse. Ils savent comment accueillir le jeune, ils connaissent les besoins du jeune. Les jeunes également sont conscients de cela et, quand ils viennent, ils s’expriment librement. Parce que le plus difficile, c’est de venir », indique-t-il.

Selon M. Bado, la majorité des jeunes qui viennent au Centre d’écoute viennent le plus souvent seuls ou à deux. Mais le plus grand nombre, fait-il savoir, vient pour demander des méthodes contraceptives. Et à ce propos, il indique que le Centre d’écoute dispose de plusieurs méthodes contraceptives adaptées aux jeunes.

« Quand le jeune arrive, il va d’abord bénéficier d’un counseling avec l’opérateur de santé qui va lui présenter l’ensemble des informations sur les méthodes contraceptives disponibles afin de l’amener à opérer un choix libre et éclairé. Donc, les uns viennent pour l’information sur les méthodes contraceptives, sur leur santé, mais d’autres également viennent pour bénéficier des services. Et beaucoup viennent pour les dépistages du VIH/SIDA, des infections sexuellement transmissibles », mentionne-t-il.

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Il précise que l’offre de services de contraception est gratuite, mais que les consommables de placement sont payants. Il s’agit de prix sociaux afin que les jeunes puissent s’en procurer. Il ajoute qu’il y a des périodes où sont organisées des journées au cours desquelles les visiteurs bénéficient gratuitement des services.

Jean Benjamin Bado, chef projets jeunes à l'ABBEF et coordonnateur du Centre d'écoute pour jeunes
Jean Benjamin Bado, chef projets jeunes à l’ABBEF et coordonnateur du Centre d’écoute pour jeunes

« Les services qui sont payants, ce sont les dépistages. Quand je prends le dépistage des lésions précancéreuses du cancer du col de l’utérus, les dépistages également contre l’hépatite B, ce sont les dépistages qui sont payants, mais à des prix très réduits, de manière à permettre leur accès aux jeunes », insiste-t-il.

« Une passerelle essentielle » vers les services de santé

Blanche Zoungrana, présidente de l’Association burkinabè des sages-femmes et maïeuticiens (ABSFM), souligne que les Centres d’écoute constituent une passerelle essentielle entre les jeunes et les services de santé sexuelle et reproductive.

« Ils offrent, à travers l’accueil de proximité, l’éducation par les pairs et les discussions après projections de films, les thé-débats, une information fiable sur la santé sexuelle, la masculinité positive, les compétences de la vie courante, le dépistage des IST/VIH/SIDA, des hépatites virales, les violences basées sur le genre et d’autres thématiques », avance-t-elle.

Blanche Zoungrana, présidente de l’Association burkinabè des sages-femmes et maïeuticiens (ABSFM),photo @DR
Blanche Zoungrana, présidente de l’Association burkinabè des sages-femmes et maïeuticiens (ABSFM), photo @DR

Elle affirme que les Centres d’écoute comblent un vide que les structures sanitaires classiques ne parviennent pas à couvrir. Parce que, poursuit-elle, les jeunes hésitent souvent à se rendre dans les Centres de santé officiels par peur du jugement. « Le Centre d’écoute, lui, représente un point d’entrée plus accessible et moins intimidant. 

Les Centres d’écoute servent également de plateforme de référencement vers les structures sanitaires. Les jeunes sont référés via la plateforme QG Jeune et bénéficient effectivement de services de santé sexuelle et reproductive », dit-elle.

Selon la présidente de l’ABSFM, les conséquences d’un manque d’information ou d’un accès insuffisant aux services de santé sexuelle et reproductive chez les jeunes sont systématiques, notamment les grossesses non désirées, les avortements non sécurisés et leurs complications, les infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH, l’abandon scolaire précoce, la transmission intergénérationnelle de la pauvreté, etc. « Une fille qui accouche avant 18 ans voit ses chances de poursuivre ses études et d’accéder à l’indépendance financière considérablement réduites », note-t-elle.

Elle salue le rôle des Centres d’écoute et leur impact sur la santé sexuelle des jeunes. Le premier changement le plus marquant, pour elle, concerne le fait que les jeunes fassent eux-mêmes recours aux services.

« Des jeunes qui, auparavant, n’osaient pas aborder les questions de santé sexuelle et reproductive viennent désormais spontanément demander conseil. Deuxième observation : les jeunes eux-mêmes deviennent des acteurs de changement », conclut-elle.

Les Centres d’écoute, souvent méconnus des jeunes, jouent ainsi un grand rôle en matière d’information et d’éducation à la santé sexuelle et reproductive, avec un impact positif sur la vie des jeunes.

Plus de 12 000 jeunes accueillis en 2025

Les chiffres sont éloquents au d’écoute pour jeunes de l’ABBEF. Plus de 1 000 jeunes sont reçus chaque mois. L’année dernière, le Centre a reçu 12 432 jeunes, dont 92,6 % de filles contre 7,4 % de garçons.

Au premier semestre de 2026, ce sont 7 860 jeunes, dont 71 % de filles et 29 % de garçons, qui ont fréquenté le Centre, notamment pour le dépistage et la prise en charge des infections sexuellement transmissibles, la sensibilisation (IEC/counseling), la gynécologie, la contraception/planification familiale et les soins infirmiers.

C’est vraiment un espace pour jeunes. À l’extérieur, des jeunes jouent aux dames. Les éclats de rire se mêlent aux petites provocations entre camarades. Un peu plus loin, un écran attire les regards. À l’intérieur, d’autres attendent leur tour, installés dans le calme. Sur l’écran, un épisode de « C’est la vie ! » aborde la santé sexuelle des jeunes. Ici, rien ne ressemble tout à fait à une salle d’attente classique. On joue, on discute, on regarde, puis on parle.

Bref, quelques mois plus tôt, Grâce Kafando hésitait encore à parler de sexualité. Aujourd’hui, elle dit pouvoir en discuter avec ses amies et transmettre à son tour ce qu’elle a appris. Elle promet même de continuer à parler du Centre autour d’elle.

La porte qu’elle avait poussée avec appréhension est désormais, pour elle, une porte qu’elle voudrait voir franchir par d’autres. Car parfois, il suffit d’un endroit où personne ne vous juge pour qu’une question longtemps gardée en silence trouve enfin sa réponse.

W.S

Burkina 24

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