Tribune | « Octobre Rose ou l’histoire du médicament qui s’est acheté une cause » (Léonce TANGOUAM)

Ceci est une tribune indépendante de Léonce TANGOUAM, Analyste, sur la campagne Octobre Rose.  

Octobre tire vers sa fin, la campagne Octobre Rose aussi. C’est la grand-messe annuelle de mobilisation contre le cancer, le cancer du sein en particulier.

Maintenant que le rideau tombe sur l’édition 2026, cette tribune remonte avec vous aux origines de cette campagne, afin d’en découvrir les vrais enjeux et ce qui se cache réellement derrière certaines causes.

Une grande cause mais pas que…

La lutte contre le cancer du sein est une grande cause, mais pas que. Depuis plus de 30 ans, le mois d’octobre est en rose. Lutter contre ce cancer est une grande cause ; c’est aussi une mode. La mode d’afficher cet engagement comme un porte-étendard. Dans certains cas, montrer que l’on est engagé sur le sujet est d’ailleurs plus important que de l’être réellement dans les faits. Car, en définitive, octobre est aussi la saison du Pinkwashing[1].

Comment en est-on venu à dédier le mois d’octobre au cancer du sein, qui en sont les initiateurs et à quel besoin tout cela répond ? Voilà quelques-unes des questions auxquelles nous allons tenter de répondre en remontant le fil de l’histoire.

Au commencement était un échec

La véritable histoire derrière la campagne Octobre Rose commence par un échec. Le type d’échec où la pilule a du mal à passer.

Tout démarre, au début des années 60, dans les laboratoires du géant britannique de la chimie Imperial Chemical Industries (ICI). Sa branche pharmaceutique deviendra Zeneca en 199, avant de fusionner avec le suédois Astra AB en l999 pour donner naissance à Astra Zeneca.

En 1962, des chercheurs de ICI vont synthétiser une molécule sur laquelle l’entreprise va fonder de grands espoirs : ICI 46,474 est son nom de code.

Elle a été conçue comme contraceptif post-coïtal[2] dans le contexte du mouvement de la contre-culture et de la révolution sexuelle dans les pays occidentaux. La transformation des mœurs enjoignait, pour faire simple, de s’affranchir des normes en matière de sexualité sans mêler la procréation à l’équation.

Pour son passage aux essais cliniques, ICI 46,474 prendra le nom générique de Tamoxifène. Concrètement, c’est un anti-œstrogène capable d’empêcher ou de provoquer l’ovulation chez la femme selon le dosage, la durée, la zone du corps visée et le moment du cycle menstruel. C’est sur son pouvoir contraceptif que le laboratoire va placer ses espoirs.

En pariant sur la capacité du Tamoxifène à bloquer l’ovulation, il apparait donc comme un contraceptif d’urgence. Une sorte de pilule du lendemain avant l’heure. Le projet tenait en une seule idée : profiter de la vague de « libération sexuelle » pour vendre massivement une pilule contraceptive.

Quand les espoirs sont trop grands, il arrive que les choses ne se passent pas comme prévu. L’échec sera cuisant pour ICI : au lieu de retarder ou de bloquer l’ovulation, mécanisme commun des contraceptifs féminins, la formulation du Tamoxifène va la stimuler. Le projet de contraceptif d’urgence sera vite enterré.

Imperial Chemical Industries s’inclinera, mais gardera une précieuse munition. Au début des années 70, le Tamoxifène connaitra une seconde vie comme traitement contre l’infertilité chez les femmes anovulatoires. Celles-ci ayant du mal à ovuler, le Tamoxifène pourrait être une bonne solution au problème, d’autant plus qu’il stimule efficacement l’ovulation.

Cette fois, ce ne sera pas un nouvel échec, mais pas non plus une victoire. Le succès attendu sur le marché de la fertilité ne viendra tout simplement pas en raison d’une molécule concurrente. Les laboratoires Richardson-Merrell avaient déjà mis sur le marché un traitement plus efficace à base de citrate de clomiphène commercialisé sous le nom de Clomid.

Et il s’était déjà imposé comme la première solution orale contre l’anovulation. Moins efficace, le Tamoxifène sera relégué comme traitement de seconde ligne. Il échouera avec plus d’élégance au cours de la seconde tentative.

À cette étape, la véritable histoire de octobre rose n’a toujours pas commencé.

Puis, vint le virage

Dans l’histoire des découvertes, le duo ténacité-hasard ou chance, c’est selon, fini par apporter une solution inespérée. Dans le cas du Tamoxifène, le tournant viendra en 1973. Car depuis 1971, l’équipe de chercheurs dirigée par Arthur Walpole avait fait le pari de trouver un nouveau débouché à ICI 76,474 comme traitement contre le cancer du sein.

Ayant fait preuve d’une efficacité limitée dans les domaines de la contraception et la fertilité, pourrait-il être plus décisif dans le traitement des cancers du sein ?

Walpole et son équipe vont suivre cette piste jusqu’au bout.

En partant du principe que certains cancers du sein se développent sous l’effet des œstrogènes, bloquer cette hormone pourrait, en théorie, empêcher la progression d’une tumeur dans le cadre des cancers du sein hormonodépendants : c’est-à-dire ceux liés ou influencés par les hormones. Ce type de cancer, représentant 70%[3] de l’ensemble des cancers du sein. Chez ICI, l’on sait que si le Tamoxifène passe les tests, un énorme marché l’attend.

Des essais[4] menés à Manchester vont confirmer le repositionnement du Tamoxifène dans la lutte contre le cancer du sein[5]. ICI lancera officiellement son remède contre le cancer du sein en Grande Bretagne fin 1973. Le nouveau produit sera commercialisé sous le nom « Nolvadex ». C’est à cet instant que va démarrer l’histoire de ‘Octobre Rose’.

Au plan de la prise en charge, Nolvadex fait le job. En plus d’être efficace, il est bien toléré. Il deviendra l’un des traitements de référence du cancer du sein hormonodépendant.

L’échec d’hier commence à redonner le sourire. Seulement, il y a un hic. Le succès commercial d’un médicament ne provient pas uniquement de son efficacité : il faut aussi des débouchés donc des patientes et en grand nombre idéalement.

À ses débuts, Nolvadex est utilisé dans la prise en charge des cas graves. Il intervient dans une phase tardive où l’on dispose déjà d’un bassin presque captif de malades. Vendre n’est donc pas très difficile.

Lorsque son application va s’élargir au traitement précoce du cancer du sein, la donne va changer. Le laboratoire devra résoudre un casse-tête : comment réussir à identifier les femmes malades du cancer du sein à un stade précoce pour vendre son traitement ?

En Grande-Bretagne, personne ne trouve une réponse satisfaisante à ce problème. Au niveau des équipes marketing, l’on sait pertinemment qu’un problème bien posé fini toujours par trouver solution. Et ICI en a urgemment besoin.

Dès les débuts de Nolvadex, ICI n’a jamais cessé de lorgner le marché américain. L’obtention d’un brevet sur ce gigantesque marché pourrait constituer un tournant. L’année 1985 constituera ce virage. Le 20 aout, Nolvadex obtiendra le brevet de commercialisation aux États-Unis sous le numéro US Patent 4,536,516.

C’est désormais là-bas que le reste de l’histoire de Nolvadex va s’écrire. L’obtention du brevet va rendre plus urgente la question à laquelle ICI n’a toujours pas répondu. Or, l’enjeu commercial est devenu immense. Comment identifier les femmes malades du cancer du sein à un stade précoce afin de vendre Nolvadex sur tout le cycle de traitement ?

La réponse de ICI sera de créer sa propre campagne de recrutement sous une fausse bannière : en la faisant passer pour une campagne de sensibilisation auprès du grand public. Certains iront jusqu’à désigner cette opération comme la plus grande campagne commerciale déguisée de l’histoire de la santé publique.

Aujourd’hui, la sensibilisation sur le cancer du sein est devenue la plus importante. Plus importante même que la prévention et la sensibilisation contre l’ensemble des cancers. Comparaison n’étant pas raison, prenons néanmoins le soin de regarder ce que les chiffres sur la maladie disent de près.

Selon la classification internationale des maladies pour l’oncologie de l’OMS[6], il existe plus de cent types de cancers dans le monde. Sur les quelque 9 millions de décès liés au cancer en 2022 par exemple, le cancer du poumon à lui seul en représente 18,7 %, soit la première cause de mortalité.

Viennent ensuite le cancer du côlon-rectum (9,3 %), le foie (7,8 %). Le cancer du sein est la quatrième cause de mortalité avec 6,9 %. Alors par quel mécanisme, la 4e cause de mortalité occupe quasiment tout l’espace quand on en vient à la prévention et à lutte contre le cancer ?

Autrement dit, pourquoi le mois d’octobre qui traite spécifiquement le cancer du sein est célébré avec cette ferveur au point de faire oublier le mois de septembre (sensibilisation et prévention du cancer de l’enfant) et le mois de mars sensibilisation et prévention du cancer colorectal (2e source de mortalité) ? Posons-nous objectivement ces questions. Sans émotion et en gardant les chiffres en tête.

Entendons-nous ici sur un point et que les choses soient claires : le cancer du sein est bien la première cause de mortalité par cancer chez la femme. C’est un mal grave, qui mérite toute l’attention. Le propos n’est pas de sous-estimer ce mal, encore moins la souffrance et le courage des femmes qui se battent parfois silencieusement contre lui.

La question reste celle-ci : pourquoi un cancer qui n’arrive qu’en quatrième place des décès est-il le plus médiatisé, le plus populaire, le plus identifiable de tous ?

En dehors des spécialistes, que savons-nous réellement du cancer des poumons, du colon-rectum, du foie et de tous les autres cancers ? À cet instant précis, que savons-nous du ruban orange ou du ruban bleu qui renvoie chacun à un type de cancer ?

La naissance du faux ruban

D’ailleurs, il y a une histoire dans l’histoire. Elle résume bien l’ampleur de la fraude. Le ruban et la couleur rose, symbole de ‘Octobre Rose’, sont une imposture.

Créé par Charlotte Haley[7] aux débuts en 1990, le véritable symbole a d’abord été un ruban de couleur pêche. Lorsqu’elle sera approchée par le deuxième plus grand groupe de produits cosmétiques (Estée Lauder) pour l’utilisation de son ruban pour une campagne de la marque, elle s’opposera à une tentative de détournement à des fins commerciales.

Face à ce refus ferme, et pour éviter des poursuites, Estée Lauder et le magazine Self modifieront la couleur du symbole de Charlotte Haley en octobre 1991. Le ruban passera de pêche à rose avant d’être distribué en plusieurs millions d’exemplaires dans les boutiques de l’entreprise cosmétique. Même si la couleur change, tout le comprend que c’est le symbole de Haley que Estée Lauder utilise pour améliorer son image auprès de sa clientèle qui, par hasard, est essentiellement féminine. Pinkwashing ou pas ? Chacun appréciera.

Le ruban qui est passé à la postérité est la contrefaçon Estée Lauder-Self Magazine. Mais ceci est une autre paire de manche. Refermons la parenthèse et revenons en 1985, année de l’introduction du Nolvadex aux États-Unis.

Un brevet, une campagne.

Le brevet du NOLVADEX en poche sur le premier marché mondial, ICI a besoin d’un vivier de patientes. Pour trouver ces patientes, l’équipe américaine de ICI proposera un concept hyper efficace : demander aux patientes elles-mêmes de commencer le travail à l’échelle du pays à travers des gestes simples comme l’autopalpation et la mammographie. Pour faire passer l’idée, le laboratoire a besoin d’une couverture et d’une caution.

Imperial Chemical fera d’une pierre deux coups en s’associant avec l’American Cancer Society[8]. Ensemble, ils lanceront la première édition du National Breast Cancer Awareness Week, (Semaine nationale de sensibilisation au cancer du sein), le 1er octobre 1985. Exactement 42 jours après l’obtention du brevet de commercialisation du Nolvadex, le 20 aout.

Même Si l’American Cancer Society, co-fonde l’initiative, c’est bel et bien le laboratoire pharmaceutique qui est à la manœuvre. La campagne Octobre Rose porte l’empreinte de ICI qui a conçu et presqu’entièrement financé l’acte fondateur.

Si le Nolvadex ciblait un autre type de cancer, disons le foie, Imperial Chemical n’aurait pas conçue et mis en œuvre une campagne de dépistage du cancer du sein et ce serait un autre cancer qui serait sous le feu des projecteurs aujourd’hui.

Plus d’autopalpations et de mammographies, c’est plus de dépistages. Plus de dépistages, c’est plus de diagnostics précoces. Plus de diagnostics précoces, c’est plus de patientes éligibles à un traitement hormonal de longue durée : ce qui constitue un revenu stable dans le temps et prévisible. La boucle est bouclée.

En somme, c’est l’histoire d’un laboratoire qui fait créer un événement de prévention contre un cancer, et qui a un intérêt particulier dans la détection précoce des cancers de ce type. Ce n’est pas une coïncidence, c’est de l’ingénierie. Un groupe pharmaceutique s’est acheté une caution morale auprès d’experts du cancer pour mieux vendre son remède.

Une semaine étant trop courte, les organisateurs vont étendre officiellement les activités de la National Breast Cancer Awareness week à un mois entier pour la première fois en octobre 1990. Ce mois finira par s’internationaliser pour devenir la principale campagne de prévention et de lutte contre les cancers.

Maintenant que les bases sont posées, tentons de répondre à une question morale : est-ce mal de faire la promotion d’une maladie pour vendre le remède ? Notre réponse est que la question du bien ou du mal ne se pose pas ici.

La question est de montrer les mécanismes clandestins qui se cachent parfois derrière de grandes causes. Parce qu’en définitive, encourager les femmes à pratiquer l’autopalpation ou à passer une mammographie est une chose louable pour la simple raison que le dépistage précoce sauve des vies. Mais comme dans chaque enquête criminelle, il est toujours utile de savoir à qui le crime profite.

Au pays où octobre Rose a vu le jour, des organisations indépendantes et non affiliés, au nombre desquels Breast Cancer Action (Action Contre le Cancer du sein) ont fini par rebaptiser la campagne Octobre Rose en National Breast Cancer Industry Month. Traduction : Mois National de l’industrie du cancer du sein. La chose est dite.

Avant de conclure, il faut insister sur le fait que le propos n’est pas de jeter le bébé et l’eau du bain. Octobre Rose a indéniablement augmenté la visibilité de la maladie, contribué à lever des tabous, fait entrer le dépistage dans les habitudes et permis de poser des diagnostics plus tôt, sans oublier les financements mobilisés pour la recherche. Tout cela n’aurait probablement pas eu lieu sans cette exposition. Des millions de femmes dans le monde ont réussi courageusement à vaincre ce mal ou se battent contre lui actuellement même. Ce n’est donc pas le procès de la molécule ICI 46, 474 qui est fait ici. La campagne Octobre Rose ne devrait pas être un panneau publicitaire géant où l’on appose juste un logo.

Pour finir, si cette histoire doit nous apporter quelque chose ; c’est sans doute une grille de lecture. Elle nous rappelle qu’il faut apprendre à lire et à bien comprendre les versions officieuses, effacées ou inavouables des causes et les évènements, abstraction faite du bruit ou de la volonté de rester dans les clous.

Ce n’est pas du cynisme. C’est de la lucidité. Paradoxalement, c’est même une exigence que tous ceux qui célèbrent octobre rose doivent aux malades : l’exigence que la lutte contre le cancer du sein ne soit jamais seulement un marché car il s’agit avant et par-dessus tout de vies humaines et de rêves parfois brisés.

Léonce TANGOUAM

Analyste  

 

[1] Désigne la récupération de la lutte contre le cancer du sein à des fins commerciales ou d’image.

[2] Quirke, V. M. (2017). Tamoxifen from failed contraceptive pill to best-selling breast cancer medicine: A case-study in pharmaceutical innovation. Frontiers in Pharmacology, 8, Article 620.

[3] Raghavendra A. S., Bassett R., Damodaran S., et al., 2025. Clinical Characteristics and Survival Outcomes of Metastatic Invasive Lobular and Ductal Carcinoma. JAMA Network Open.

[4] La première preuve clinique de l’efficacité du Tamoxifène contre cancer du sein va arriver en 1971.

[5] Cole, M. P., Jones, C. T. A., & Todd, I. D. H. (1971). A new anti-oestrogenic agent in late breast cancer: An early clinical appraisal of ICI46474. British Journal of Cancer, 25(2), 270–275.

[6] Organisation mondiale de la Santé. (2013). Classification internationale des maladies pour l’oncologie (CIM-O) (3ᵉ éd., 1ᵉʳ révision). Organisation mondiale de la Santé / Centre international de recherche sur le cancer.

[7] Militante, au sens politique, de la première heure de la lutte contre le cancer du sein

[8] Société américaine du cancer. Organisation indépendante à but non lucratif constituée de comités d’experts et de chercheurs internes d’une part et d’un important réseau de bénévoles d’autre part. Plus de 85 % des revenus proviennent de grands mécènes et de donateurs individuels. Pfizer, AstraZeneca, Johnson & Johnson, Merck, Bristol Myers Squibb, Novartis, Genentech, Eli Lilly sont tous donateurs.

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