Burkina Faso : « La chefferie traditionnelle est appelée à contribuer davantage à la paix et à la cohésion sociale » (Emir du Liptako)

Dans un contexte marqué par la crise sécuritaire et les tensions communautaires au Sahel, la chefferie coutumière et traditionnelle est appelée à jouer un rôle accru dans la prévention des conflits, la médiation et le rapprochement entre les populations. Dans cette interview, l’Émir du Liptako revient sur la crise sociale et sécuritaire dans la région du Sahel, les enjeux du nouveau statut de la chefferie coutumière et traditionnelle, adopté le 14 janvier 2026 au Burkina Faso, et plaide pour une coopération renforcée entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger afin de favoriser une paix durable et le développement du Liptako-Gourma.

Burkina24 (B24) : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la situation sociale et sécuritaire dans la région du    Sahel ?

Emir du Liptako : Je porte sur la situation actuelle du Sahel un regard à la fois préoccupé et porteur d’espoir. Préoccupé, parce que la crise qui touche notre région depuis plusieurs années dépasse largement la seule dimension sécuritaire. Au Burkina Faso, depuis l’apparition de la menace sécuritaire en 2015, nos Forces de défense et de sécurité, avec l’appui des Volontaires pour la défense de la patrie, sont engagées dans la protection des populations et la préservation de l’intégrité territoriale.

Cette crise affecte profondément les conditions de vie des populations. Elle provoque des déplacements, perturbe les activités économiques, fragilise l’accès à l’éducation et aux soins et complique la circulation des personnes et des biens.

Derrière les violences, il y a des familles éprouvées, des éleveurs confrontés à des difficultés d’accès aux pâturages et aux points d’eau, des agriculteurs qui peinent à exploiter leurs terres et des jeunes qui manquent de perspectives. Les relations entre les communautés sont également mises à l’épreuve.

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Les mécanismes traditionnels de solidarité et d’encadrement social rencontrent parfois des difficultés à jouer pleinement leur rôle, notamment auprès des jeunes. Les besoins insatisfaits, les inégalités d’accès aux opportunités, les différends anciens et la concurrence autour des ressources peuvent aussi aggraver les tensions. Cette situation dépasse les frontières nationales et appelle une coopération renforcée entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Mais, malgré ces épreuves, je reste convaincu que le Sahel dispose de ressources humaines, culturelles et économiques considérables. Nos populations ont une longue expérience de la solidarité, de la coexistence et des échanges transfrontaliers. L’enjeu est donc de faire de ces ressources un véritable levier de stabilisation. La réponse à la crise doit associer les efforts de sécurisation à la justice, à la gouvernance locale, à la relance des activités économiques et au rétablissement de la confiance entre les populations.

B24: Quel rôle les chefs coutumiers peuvent-ils jouer dans la cohésion sociale et le rapprochement entre les communautés ?

Emir du Liptako : Les chefs coutumiers et traditionnels occupent une place particulière dans la vie des communautés. Leur connaissance des familles, des alliances, de l’histoire des différends et des réalités locales leur permet souvent de comprendre les tensions avant qu’elles ne dégénèrent.

Leur première responsabilité est donc la prévention des conflits. Cela passe par l’écoute des populations, la transmission des valeurs, le dialogue entre les générations et la médiation des différends liés notamment à la terre, à l’eau, aux pâturages, à la transhumance et à l’utilisation des ressources naturelles.

Leur deuxième contribution consiste à préserver les relations entre les communautés. Lorsqu’un acte de violence est commis par un individu, il est essentiel d’éviter que toute sa communauté soit tenue pour responsable. Les chefs peuvent faciliter le dialogue, prévenir les représailles et rechercher des voies de réconciliation, sans nier les souffrances ni effacer les responsabilités.

Ils peuvent également travailler avec les familles, les leaders religieux, les éducateurs, les femmes et les associations de jeunesse pour promouvoir le respect de la parole donnée, la solidarité, la tolérance et la responsabilité collective.

Emir du Liptako 

Enfin, dans un espace transfrontalier comme le Liptako-Gourma, les autorités traditionnelles peuvent entretenir les relations entre les populations du Burkina Faso, du Mali et du Niger, faciliter les concertations entre villages frontaliers et contribuer à prévenir les tensions liées à la mobilité, aux activités pastorales et aux échanges commerciaux. Cette diplomatie communautaire complète les relations entre les États en maintenant des liens directs entre les populations.

Pour être efficaces, ces interventions doivent reposer sur l’impartialité, l’écoute et le respect des droits de chacun. Elles doivent également s’exercer en complémentarité avec les autorités administratives, les forces de défense et de sécurité et les institutions judiciaires, sans se substituer à leurs responsabilités.

B24 : La loi portant statut de la chefferie coutumière et traditionnelle a été adoptée en janvier 2026. Quelle importance ce nouveau statut revêt-il pour la chefferie traditionnelle ?

Emir du Liptako : L’adoption, le 14 janvier 2026, de la loi n°002-2026/ALT portant statut de la chefferie coutumière et traditionnelle au Burkina Faso constitue une étape importante dans l’histoire de notre pays. Elle marque une avancée significative dans la reconnaissance du rôle de la chefferie coutumière et traditionnelle et ouvre de nouvelles perspectives pour sa contribution à la cohésion sociale, à la préservation de nos valeurs et à la consolidation de la paix.

Elle vise à lui donner un cadre juridique plus clair, à reconnaître officiellement sa place dans l’organisation nationale et à mieux encadrer ses relations avec l’État. Le texte de lois comprend 43 articles répartis en six chapitres.

Pour la chefferie traditionnelle, l’importance de ce nouveau statut est à la fois juridique, institutionnelle, sociale et historique. Il ne s’agit pas simplement de reconnaître une institution ancienne, mais de mieux définir les conditions dans lesquelles elle peut continuer à contribuer à la paix, à la cohésion sociale et à la construction de la Nation.

La nouvelle loi marque une évolution importante : elle inscrit formellement la chefferie dans l’ordonnancement juridique national. Elle reconnaît ainsi que les institutions coutumières et traditionnelles font partie des réalités historiques et sociales du Burkina Faso et qu’elles contribuent à la vie de la Nation.

C’est la reconnaissance juridique d’une institution dont la légitimité historique et sociale est antérieure à l’État moderne. Le statut prévoit notamment des dispositions relatives à la protection des chefs coutumiers et traditionnels, à leur identification officielle, au respect dû à leur rang et à la protection de certains lieux et objets liés à l’exercice des coutumes et des traditions.

Cette reconnaissance contribue à mieux protéger l’exercice de leurs fonctions et à préserver les espaces où se perpétuent les pratiques coutumières traditionnelles. La question de la désignation des chefs peut parfois donner lieu à des contestations, à des conflits de succession ou à des rivalités entre prétendants.

La loi encadre les modes de dévolution de la chefferie et entend prévenir les conflits de légitimité, notamment en interdisant l’auto-proclamation. Les règles propres aux différentes communautés doivent toutefois être prises en compte dans leur mise en œuvre.  La chefferie traditionnelle joue un rôle de proximité que les institutions publiques ne peuvent pas toujours exercer de la même manière. Les chefs connaissent les familles, les alliances, les antécédents des différends et les sensibilités locales.

Cette connaissance peut être précieuse pour prévenir les tensions avant qu’elles ne dégénèrent, faciliter le dialogue entre des communautés en désaccord, contribuer au règlement des conflits fonciers, pastoraux et communautaires, favoriser la réconciliation et le rétablissement des relations sociales et accompagner les initiatives de paix et de cohésion sociale.

Le nouveau statut ouvre également la voie à une relation institutionnelle plus lisible entre les autorités coutumières et traditionnelles et les pouvoirs publics. Cette relation peut favoriser leur participation aux efforts de paix, de sécurité, de cohésion sociale et de protection de l’environnement. Elle doit toutefois préserver la spécificité, la crédibilité et la neutralité de l’institution coutumière.

Pour être efficace, ce partenariat doit reposer sur le respect mutuel, la concertation et une répartition claire des rôles. Les autorités traditionnelles peuvent accompagner l’action publique grâce à leur proximité avec les populations, sans devenir de simples relais administratifs ni se substituer aux responsabilités de l’État.

La reconnaissance juridique s’accompagne nécessairement d’une responsabilité plus grande. La chefferie est appelée à exercer ses fonctions dans le respect des règles applicables, des droits des citoyens et des exigences de paix sociale.

Cela implique notamment de préserver son impartialité dans les conflits, d’éviter les divisions partisanes, de renforcer la confiance des populations et de favoriser le dialogue entre les générations. Le statut ne doit donc pas être compris uniquement comme un ensemble de droits et de protections accordés aux chefs. Il constitue également un cadre de responsabilité au service des communautés.

B24 : Quelle vision pour l’avenir du Liptako et quelles actions pour retrouver durablement la paix et le dynamisme économique ?

Emir du Liptako :  Je voudrais que le Liptako redevienne un espace de circulation plutôt qu’un espace de confrontation, un espace de coopération plutôt qu’un espace de méfiance, et un espace de développement plutôt qu’un territoire essentiellement associé à l’insécurité. Pour moi, l’avenir du Liptako ne peut se construire sans la paix, mais la paix elle-même ne peut être durable sans justice, sans perspectives économiques et sans confiance entre les populations et les institutions.

Pour concrétiser cette vision, je pense que plusieurs actions complémentaires doivent être engagées. Premièrement, placer la prévention des conflits et la réconciliation au cœur de l’action publique. Il faut investir davantage dans le dialogue, la médiation et le règlement des différends avant qu’ils ne dégénèrent en violences. Deuxièmement, renforcer la coopération transfrontalière entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

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Il faut faciliter les échanges entre les communautés, renforcer la concertation entre les autorités locales et nationales, mieux gérer les espaces de transhumance et les ressources partagées, et développer des mécanismes communs de prévention des conflits.

Troisièmement, faire du développement économique une priorité de la stabilisation. La jeunesse du Liptako a besoin de perspectives. Elle doit pouvoir accéder à la formation, à l’emploi, aux activités génératrices de revenus et aux moyens de construire son avenir dans sa propre région. Quatrièmement, restaurer la confiance entre les populations et les institutions.

La sécurité ne se limite pas à la présence des forces de défense et de sécurité. Elle signifie aussi, pour une mère de famille, pouvoir envoyer ses enfants à l’école ; pour un éleveur, pouvoir accéder à l’eau et aux pâturages ; pour un commerçant, pouvoir circuler sans crainte ; et pour un jeune, pouvoir envisager son avenir avec dignité.

Les interventions sécuritaires doivent donc être accompagnées du retour effectif des services publics, d’une justice accessible, de la protection des civils et d’un dialogue régulier avec les communautés. Cinquièmement, reconnaître les populations comme des partenaires de la paix et du développement. Les politiques conçues pour le Liptako ne peuvent produire tous leurs effets si elles sont élaborées sans une participation réelle des communautés concernées.

Salifou OUEDRAOGO

Pour Burkina 24

Rédaction B24

L'actualité du Burkina 24h/24.

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