Etienne Minoungou: « il faut une véritable industrie culturelle dans notre pays. »

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Etienne Minoungou à Burkina24

Il décrit le théâtre comme une sorte de potion magique qui diminue considérablement la vulnérabilité du monde. Il est tombé dans la potion de l’art théâtrale dès son jeune âge, aidé par les pères fondateurs du théâtre burkinabé à savoir: Prosper Compaoré et les Feus Jean Pierre Guingané et Amadou Bourou. Lui c’est Etienne Minoungou, Directeur des RECREATRALES et fondateur de la Compagnie Falinga. Nous l’avons reçu au sein de la Rédaction de Burkina24. L’homme apparaît calme mais guerrier, lucide et intellectuellement souverain. Il emmène à comprendre que le théâtre représente des réalités tristes et gaies du quotidien humain mais demeure un jeu, un espace ludique. L’homme se laisse découvrir.

Burkina24: «Le Théâtre est le lieu où une société, à travers les créations de ses artistes, se donne une image d’elle-même et du monde, se regarde et s’interroge ». Pouvez-vous nous expliciter cette idée que vous vous faites du théâtre et qui était l’idée centrale d’un de vos ateliers de recherche scénographique en octobre 2011 dans le cadre des RECREATRALES?

Etienne Minoungou : La légende qui fonde la naissance du théâtre raconte que «  Les hommes, après la chasse rentrent chez eux dans les grottes, allument un feu, se mettent tout autour et cuisent la viande qu’ils ont rapportée. Un jour un d’entre eux rompt le rituel, prend la parole devant la flamme qui rougeoie les parois de la grotte, et raconte la journée de chasse. L’ambiance du feu et les mouvements de leurs silhouettes fait rêver ces vaillants chasseurs. Non seulement ils se regardent, ils regardent celui qui est leur semblable et qui, devant tous, raconte la journée. Et petit à petit chacun entre dans sa propre réflexion, dans son propre rêve et pense à sa condition ».

Quant à l’atelier en lui-même, il nous a permis de revenir à ce qu’est que le théâtre comme lieu où la société se regarde et parle de sa propre condition. Le théâtre est un art, c’est le miroir de la société. Dans une pièce de théâtre, on parle de la vie de l’homme sous toutes les coutures.

Burkina24 RECREATRALES rime t-il avec récréation?

Etienne Minoungou : Oui quelque part. Dans une moindre mesure. Les RECREATRALES sont un laboratoire studieux pour les auteurs, metteurs en scène, comédiens et pour tous les métiers qui gravitent autour du théâtre. C’est aussi un espace ludique ou on joue en travaillant, en cherchant. Cela nous permet de manipuler des objets de manière presque anecdotique, parfois grave mais cela reste encore un jeu. La plateforme Festival, est un espace totalement festif. Aller au théâtre ce n’est tout de même pas aller à la morgue ou à une conférence mais c’est se donner du plaisir, le plaisir d’être ensemble, de penser de réfléchir, de rire et de rêver ensemble. La dimension Récréation peut se retrouver dans ces aspects là.

Burkina24 Que représente la Quarantaine dans la préparation des différentes étapes des RECREATRALES, et plus particulièrement dans cette 7ème édition qui vous a occupé durant un mois ?

Etienne Minoungou : La Quarantaine est une étape importante du processus des RECREATRALES. C’est le maillon qui permet d’organiser l’orchestration de cette rencontre Elle est pour nous une étape laboratoire pour que les auteurs, les metteurs en scène et les scénographes se mettent d’accord sur les projets de création qu’ils veulent mener.  En plus des différentes concertations, nous travaillons à nous inscrire dans le quartier Gounghin. Cette  Quarantaine qui vient de s’achever a été un moment de recherche pour plusieurs scénographes, artistes, architectes, urbanistes et sociologues qui ont coordonné leurs actions pour la réussite des différentes étapes des RECREATRALES. Nous nous sommes établis sur une rue sur 610 mètres de long, qui va de l’église saint-pierre de Gounghin au camp Sangoulé Lamizana en passant devant la fédération du cartel et l’école de musique (INAFAC). Cette rue est le territoire d’implantation de l’ensemble du festival. Les scénographes ont confectionné, pendant cette Quarantaine, la maquette de l’ensemble de notre rue: nombre de portes, de maisons. Ils pourront ensuite s’apercevoir des cours familiales qui ont assez d’espace et leurs configurations techniques afin d’y construire les théâtres qui vont accueillir les représentations en novembre. Ils ont fait tout ce travail avec l’appui des architectes, des urbanistes et des sociologues.

Quant au département de sociologie de l’Université de Ouagadougou, il mènera une enquête dans le quartier pour nous permettre de nous installer en connaissance de cause. Lorsqu’on s’installe dans un endroit donné, il faut prendre le temps de mener un dialogue social, écouter les gens pour savoir leur perception de votre présence et leur donner les explications qui conviennent. Il faut aussi connaître des conséquences traumatiques de sa présence. Je ne peux pas croire qu’un évènement culturel est d’office positif en termes d’impact. Il n’est pas négatif en soi mais il est traumatique. Ce qui veut dire qu’il impose une certaine contrainte à l’ensemble de la société et il faut mesurer l’ampleur de ces contraintes, discuter avec les gens pour en minimiser les effets négatifs afin de réussir l’inscription des RECREATRALES dans le secteur. Toute cette problématique de recherche a été abordée à l’occasion de cette quarantaine.

Burkina24 : Vous êtes actuellement organisés en cartel, avec d’autres grands noms du théâtre burkinabé. Que renferme cette acception ? Une sorte de mafia?

Etienne Minoungou : Oui, c’est une petite mafia (Rires). Disons que nous représentons la deuxième génération des hommes de Théâtre. Nos devanciers sont entre autres Jean-Pierre GUINGANE, Amadou BOUROU, Prosper COMPAORE. Ces trois grands noms du théâtre burkinabé ont fondé le métier et ont développé des initiatives à travers lesquelles nous avons été formés. Ildévert MEDA avec sa Compagnie Théatr’Evasion, Alain HEMA qui dirige la compagnie Théâtre Eclair, Anatole KOAMA de la Compagnie Grâce Théâtre, Athanase KABRE de la Compagnie du fil et moi-même avec la Compagnie Falinga, nous nous sommes rendus compte que pour s’attaquer aux problèmes liés à la professionnalisation des arts de la scène, apporter notre contribution, nous ne pouvions pas fonctionner comme les aînés. Ils avaient pris une série d’initiatives qui marchaient comme la construction des espaces et autres lieux de diffusion ; créés des évènements en développant des démarches. Nous, n’ayant pas individuellement les moyens de mener nos activités, la stratégie était de nous regrouper dans le cadre d’une mutualisation. Mutualiser nos ressources, mutualiser aussi nos compétences afin de créer une unité de gestion commune. C’est ainsi que l’idée d’un regroupement est née en 2002 dans des discussions entre Ildévert MEDA et moi. Par la suite, en 2004, nous avons mis en place le projet  de la Fédération du Cartel et depuis 2006 nous fonctionnons. Anatole KOAMA et Alain HEMA de la compagnie Théâtre Eclair nous ont rejoints, par la suite. L’année dernière Athanase KABRE avec sa Compagnie du fil en a fait de même. A cinq, nous nous avons loué une petite maison et constitué une équipe de huit personnes qui sont embauchés à temps plein. Ils sont des administrateurs, des planificateurs et gèrent l’ensemble de nos activités.

Burkina24 : Il y a sept pays qui participent à la présente Quarantaine. Comment on retiendra les équipes qui viendront et à quel moment seront-elles informées.

Etienne Minoungou : Nous avons le mois de mars pour faire le choix des projets à retenir. Tous les projets qui étaient en résidence ont déposé de nouveaux dossiers composés de textes, d’intentions de mise en scène, de projets scénographiques et la liste des membres des équipes artistiques. Nous allons de  nouveau nous pencher sur ces dossiers et  les résultats seront connus à la fin de ce mois. Mais d’ors et déjà nous avons vu ces équipes à l’oeuvre. C’est déjà une dimension essentielle. En plus de cela, les restitutions nous ont permis d’avoir une idée de ce que seront les spectacles.

Burkina24 Combien d’équipes seront retenues au total ?

Etienne Minoungou : C’est selon nos moyens. L’organisation des RECREATRALES nécessite entre 300 à 350 millions de francs annuellement. Cette année notre budget prévisionnel est de cet ordre là aussi mais la situation est sévère. La crise de économique sévit en Europe où nos principaux bailleurs vivent. Il y a également la crise alimentaire et la crise sociale et politique dont on n’a pas fini de payer l’ardoise ici au Burkina. Je pressens alors que nous aurons des difficultés à mobiliser les ressources financières.  Cela aura également un impact sur le nombre de projets à sélectionner. On espère avoir un nombre optimum. D’ici le mois de juin, nous y verrons plus clair et la programmation sera complète. La plateforme festival, ne l’oublions pas, est constitué des créations résidentes mais aussi des créations que nous allons repérer dans la saison africaine, lors de nos voyages sur les autres festivals. J’essaierai de prendre des créations du Maghreb, des spectacles d’Afrique du Sud et des spectacles qui sont hors zone francophone. Cela permettra de présenter en novembre prochain une photographie réelle de la création théâtrale contemporaine telle qu’elle s’exprime dans toute sa puissance. L’idée est de faire en sorte que Ouagadougou devienne une destination théâtrale de référence. Tous ceux qui désirent voir une photographie réelle de l’activité théâtrale sur le continent africain, qu’ils viennent en novembre de chaque année paire au Burkina Faso.

Burkina24 : Quel lien y a –t-il entre les RECREATRALES et le quartier Gounghin ?

Etienne Minoungou : Le théâtre a toujours eu du mal à se défendre par rapport au public. Il a toujours mauvaise presse à côté du cinéma et des autres arts comme la musique. Or, sans public le théâtre n’est pas vivant. Soit on le fait dans des lieux élitistes comme au centre culturel français que fréquentent le milieu intellectuel et quelques artistes, soit on le fait dans les villages dans le cadre des sketchs et théâtre de sensibilisation où il y a les populations locales qui s’y intéressent. C’est une situation qui m’embarrassait beaucoup parce que je trouve que c’est un art très fort qui mérite d’être au cœur de la société dans toute sa diversité. La question du public nous a donc emmené à nous dire que si le théâtre est un espace de débat social, alors sa véritable base est la famille. Nous avons donc décidé de ramener le théâtre dans les cours familiales. Notre siège étant à Gounghin, nous avons remarqué qu’autour de la fédération du Cartel les cours familiales avaient des dimensions qui nous permettent d’installer des théâtres. Ensuite, nous nous sommes dit que si le théâtre à mauvaise presse c’est qu’il se déroule parfois dans des espaces trop banal contrairement au cinéma où il y a un grand écran, des fauteuils rouges, en un mot, les commodités nécessaires, comme dans une salle de concert. Les artistes devraient trouver la réponse à la question suivante : comment créer des espaces de solennité, beaux, esthétiques, qui emmènent à être dans une certaine élévation quand on y entre ? Le projet scénographique qui fait des cours familiales des lieux agréables, des décors qui élèvent, est la réponse que nous avons apportée. La rencontre entre ce nouveau public et l’œuvre d’art peut à partir de cet instant, se faire dans une qualité qui permette de racheter la situation du théâtre.

Burkina24 : Pourquoi avoir choisi « Insoumissions » comme thème des RECREATRALES 2012. Est-ce en relation avec votre engagement au niveau social et au niveau politique ?

Etienne Minoungou : On dit toujours que l’homme de culture est un homme politique. Evidemment, il faut que l’on s’entende sur le terme politique. La politique ici ce n’est pas la compétition pour un mandat électif. On parle de politique quand l’engagement du citoyen concerne plus de deux personnes. Dès que son engagement, son point de vue, concerne plusieurs personnes, il est dans le champ politique. En 2006 nous avions pour thèmes des « Résistance » parce que l’acte de création est un acte de résistance. Un acteur qui écrit résiste au temps et à la mortalité. Un artiste qui crée résiste à l’oppression, développe par sa création la possibilité d’élargir les portes de liberté. En 2008 la thématique était « Transgression » parce que l’art se crée en confrontant de nouvelles règles à des anciennes, en inventant de nouvelles règles et en transgressant les anciennes, sinon, il n’y a pas création. Cette année c’est « Insoumissions » (au pluriel) pour plusieurs raisons. L’exemple de la vieille femme qui se lève tôt le matin et qui va chercher de la salade et des choux qu’elle revend au bord de la route pour avoir des sous pour subvenir aux besoins de ses enfants, j’estime que cette dernière pose quotidiennement un acte d’insoumission. Elle refuse la fatalité, elle essaie d’aller au delà de ce que sa condition lui propose pour inventer son propre avenir. C’est pareil pour ce jeune mécanicien au bord de la route, avec deux à trois clés en sa possession, un petit bac à eau, dans l’attente d’un engin en panne. Il a certainement une épouse et des enfants scolarisés pose là un acte d’insoumission face au marché de l’emploi qui est sévère. Pour moi, ce sont des actes d’insoumissions qui peuvent inspirer les artistes. Ces gens qui posent ces actes là ne parlent pas. Ils agissent. Nous, artistes, nous avons l’occasion de parler mais parfois, il y a une irresponsabilité. Notre acte de parole est léger par rapport à la capacité de parole que nous pouvons rechercher du côté de ceux qui se taisent et qui pourtant dans leur manière de travailler sont des insoumis absolus. Il est fort probable qu’on soit plus ému en écoutant l’histoire de la vieille femme qui revend de la salade qu’en regardant un film ou une pièce de théâtre. Le thème de l’insoumission est donc une manière pour moi de dire aux artistes vers quoi et vers qui nous devons aller rechercher notre inspiration. Il est clair que ce thème revient à ce qui se passe dans le monde actuellement. Quand en novembre 2010 à la clôture des RECREATRALES j’annonçais « Insoumissions » comme thème de l’édition suivante, le printemps arabe n’avait pas eu lieu. Un regard quelque peu lucide pouvait laisser deviner que quelque chose allait se produire. Nous vivons simplement une époque où il n’est plus possible de contraindre les gens à l’intérieur de leur propre réalité. Tôt ou tard, les gens refuseront d’une manière ou d’une autre de se laisser embastiller.

Burkina24 : Comment appréciez-vous le Burkina Faso culturel ?

Etienne Minoungou : Il faut dire qu’il y a la vision de ceux qui nous regarde de l’extérieur qui est favorable. Le Burkina Faso a une image très favorable dans son effervescence culturelle. Il y a par ailleurs une volonté politique affichée depuis la création du FESPACO d’accompagner ce secteur vers une véritable éclosion. Il y a une vitalité certaine dans la musique, le cinéma, la littérature, le théâtre, la danse contemporaine, les arts plastiques, … Au milieu de la profession, on se rend compte que nous avons tous les atouts possibles pour passer à une autre vitesse. Il ne suffit plus de se contenter, de se dire qu’il y a une effervescence. Il faut chercher à savoir comment la culture et les arts de la scène peuvent devenir un secteur de croissance et de création d’emplois. Il faut que l’on puisse basculer vers une véritable industrie culturelle dans notre pays.

Burkina24 Comment se défini Etienne Minoungou ?

Etienne Minoungou : Dans la vie il ne s’agit pas seulement de faire ce qui est possible uniquement. Il est essentiel de travailler à rendre possible ce qui est nécessaire. C’est ainsi que je peux définir mes actions. Je ne pourrai jamais atteindre mes objectifs en faisant seulement ce qui est possible. Par contre, je peux rendre possible ce qui est nécessaire mais en ce moment j’ai conscience de  ce qu’il faut absolument faire et ce qu’il ne faut pas du tout faire. Je pense aussi que ce qui me donne envie de travailler et de toujours persévérer dans ce que je fais, c’est la beauté du monde et l’amitié qu’il y a entre les hommes.

Burkina24 : On a récemment vu un de vos jeunes frères sur scène, Lazare Minoungou, est-ce que chez vous les arts de la scène c’est une histoire de famille ?

Etienne Minoungou: Il est évident que l’environnement familial favorise des vocations. On a des exemples de familles célèbres : Idrissa Oudraogo et son frère Tahirou Ouédraogo; Mimi Diallo et son frère Aboubacar Diallo, tous évoluent tous dans le cinéma. Il y a beaucoup de situations de ce genre qui viennent nous prouver que c’est l’atmosphère et l’environnement en famille qui aiguisent les différentes vocations.  Je crois que Lazare fait un parcours intéressant surtout au moment où je quitte le cinéma pour m’investir plus dans le théâtre. Lui est dans le théâtre et fait un formidable parcours dans le cinéma. Il a l’avantage et l’inconvénient de porter un nom, il doit en avoir conscience. Ce qui est bien dans ce qu’il fait sera pour les Minoungou, ce qui est mauvais, sera l’œuvre de Lazare (Rires).

Burkina24Un mot de la fin?

Etienne Minoungou : Juste vous remercier pour cet échange. J’apprécie votre dynamisme et la voie que vous arpentez en ce moment. J’espère que dans un futur proche, nous collaborerons autour des RECREATRALES. Bon vent à Burkina24.


 

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