Ressources minières et marché commun : Les leviers de transformation de l’AES (Partie 4 et fin)

Alors que le Burkina Faso, le Mali et le Niger cherchent à renforcer leur autonomie économique et financière, la construction de l’espace AES soulève de nombreux enjeux. Banque confédérale d’investissement, maîtrise des ressources minières, infrastructures, agriculture et agro-industrie : autant de leviers qui pourraient contribuer à la transformation structurelle des économies des trois pays. Dans cet entretien, le professeur Salifou Ouédraogo, enseignant-chercheur en sciences économiques et de gestion, spécialiste de l’économie monétaire et directeur du département de l’UFR/SEG, analyse les conditions nécessaires pour faire de ces ambitions des réalités économiques.

Burkina 24 : Les pays de l’AES ont engagé la mise en place d’une banque confédérale d’investissement et de développement destinée notamment à financer les infrastructures et les projets structurants. Dans un contexte où le Burkina Faso, le Mali et le Niger cherchent à réduire leur dépendance aux financements extérieurs, dans quelle mesure cette institution peut-elle réellement devenir un levier de souveraineté financière et de transformation économique de l’espace AES ?

Professeur Salifou Ouédraogo : Il y a une grande personnalité, un professeur, à la tête de cette banque, en la personne du professeur Serges Bayala, qui est un éminent gestionnaire. La première chose, c’est que cette banque puisse effectivement fonctionner rapidement. Ensuite, elle doit pouvoir fonctionner en s’appuyant sur des mécanismes de financement innovants. L’une des missions assignées à cette banque est justement de s’appuyer sur le financement endogène, c’est-à-dire de mobiliser les ressources au niveau sous-régional.

Il faut donc avoir une stratégie traditionnelle de mobilisation des ressources au niveau régional, mais également développer des outils innovants permettant de lever davantage de fonds au niveau des pays de l’AES.

Parmi les stratégies plus traditionnelles, il y a aussi le financement des grands projets en partenariat avec d’autres institutions financières, notamment à travers le cofinancement. Un autre levier pourrait être la prise de participation dans les activités économiques des différents pays.

Il faut donc mettre en place des stratégies traditionnelles de mobilisation des ressources, mais surtout développer des mécanismes innovants de financement. Si cela est effectivement réalisé, cette banque pourra contribuer à la construction des infrastructures, au financement de l’agriculture et, plus largement, à la transformation structurelle des économies de l’AES.

On attend donc beaucoup de cette banque. Mais, au-delà des mécanismes classiques de mobilisation des ressources, il faudra surtout miser sur des stratégies innovantes de levée de fonds.

Burkina 24 : Le Burkina Faso et les autres pays de l’AES disposent d’importantes ressources minières, notamment aurifères. Dans quelle mesure la volonté de renforcer la souveraineté sur les ressources naturelles peut-elle réellement permettre d’accélérer la transformation structurelle de leurs économies ?

Professeur Salifou Ouédraogo: Quand on parle de souveraineté financière, il s’agit véritablement d’avoir le contrôle du financement de son économie. La souveraineté sur les ressources naturelles, quant à elle, consiste à avoir le contrôle de ces ressources. La première chose à faire est donc de conclure de bons contrats avec les sociétés qui exploitent les ressources naturelles.

Par « bons contrats », j’entends des contrats permettant aux États de bénéficier d’une part importante des bénéfices générés par l’exploitation de ces ressources. Pour cela, il faut disposer d’experts capables de négocier ces contrats afin qu’ils soient davantage favorables aux intérêts des États et, surtout, aux populations.

Lire également 👉Souveraineté monétaire : Le Pr Salifou Ouédraogo pose les conditions d’une monnaie viable de l’AES (Partie 3)

Le deuxième élément, c’est de pouvoir connaître et contrôler les bénéfices réellement réalisés par les sociétés minières. Il peut arriver que des bénéfices soient réalisés, mais la question est de savoir s’ils correspondent réellement à ce qui est déclaré. Il faut donc renforcer les capacités de l’État et de l’administration afin qu’ils puissent évaluer le volume de production, les coûts de production et, par conséquent, les bénéfices réels de ces sociétés. Cela permettrait à l’État de mobiliser davantage de ressources.

Un autre aspect important concerne l’or artisanal. Il faut parvenir à mieux tracer cette production, qui est abondante, afin de pouvoir également prélever les recettes correspondantes. Mais une fois que ces ressources sont mobilisées, il faut surtout savoir comment utiliser ce que nous appelons la rente des ressources naturelles.

Cette rente doit être investie dans le développement et la transformation d’autres secteurs de l’économie. Il s’agit donc d’avoir davantage de contrôle sur nos ressources naturelles. Mais ce contrôle ne peut pas être total, puisque nous ne sommes pas les seuls acteurs présents sur le terrain. Il faut également tenir compte du fait que les prix des matières premières sont fixés sur les marchés internationaux.

Nous pouvons donc renforcer notre contrôle sur les ressources, mais celui-ci restera nécessairement limité. L’essentiel est alors de réinvestir les rentes tirées de ces ressources dans d’autres secteurs afin d’accélérer la transformation structurelle de nos économies.

Burkina 24 : Au-delà des dimensions sécuritaires et politiques, l’AES ambitionne de construire un espace économique intégré. Quels secteurs devraient être prioritaires pour faire émerger un véritable marché commun de l’AES ?

Professeur Salifou Ouédraogo : Quand on parle de marché commun, il faut d’abord revenir à la définition même du marché : c’est un espace où se rencontrent l’offre et la demande. Pour participer à ce marché, il faut donc avoir quelque chose à offrir. Le marché commun peut également constituer un tremplin vers ce qu’on appelle une zone monétaire optimale. Il est donc important de mettre en place un marché commun viable.

En ce qui concerne les secteurs prioritaires, je vais en retenir deux majeurs. Le premier, ce sont les infrastructures. Je mets particulièrement l’accent sur ce secteur. Il s’agit notamment des infrastructures de transport, comme les routes et les chemins de fer, mais également de l’interconnexion énergétique, des services numériques et des télécommunications.

Toutes ces infrastructures constituent un socle indispensable au développement du commerce et de la production dans l’espace AES. Il faut donc d’abord mettre l’accent sur leur développement et leur interconnexion.

Le deuxième secteur prioritaire est l’agriculture et l’agro-industrie. Dans nos pays, l’agriculture demeure l’un des secteurs les plus importants. Il faut donc soutenir l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis la production et l’accès aux intrants jusqu’à la transformation et à la commercialisation. Pour moi, les deux secteurs prioritaires sont donc les infrastructures, d’abord, puis l’agriculture et l’agro-industrie.

Salifou OUEDRAOGO

Pour Burkina 24

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page