Souveraineté monétaire : Le Pr Salifou Ouédraogo pose les conditions d’une monnaie viable de l’AES (Partie 3)

Alors que la perspective d’une monnaie commune au Burkina Faso, au Mali et au Niger alimente de plus en plus le débat sur la souveraineté monétaire, plusieurs défis restent à relever. Réserves de change, régime de change, convergence économique, indépendance de la banque centrale et cadre institutionnel : le professeur Salifou Ouédraogo, enseignant-chercheur en sciences économiques et de gestion, spécialiste de l’économie monétaire et directeur du département de l’UFR/SEG, estime que ces préalables doivent être réunis avant toute création monétaire. Pour lui, une démarche progressive reste plus réaliste, avec, à court terme, le maintien du cadre de l’UEMOA, avant d’envisager à plus long terme une éventuelle monnaie propre à l’AES.

Burkina 24 : Dans le cadre de la souveraineté monétaire, la création éventuelle d’une monnaie commune aux trois pays de l’AES est régulièrement évoquée dans le débat public. Quelles seraient, selon vous, les conditions indispensables pour qu’une telle monnaie soit viable ?

Professeur Salifou OUEDRAOGO : Pour parler de la viabilité d’une monnaie, il faut d’abord rappeler ses principales fonctions. La monnaie sert d’unité de compte, d’intermédiaire des échanges et de réserve de valeur. À partir de là, plusieurs conditions sont nécessaires pour qu’une monnaie soit viable. La première précondition est la mise en place d’une institution chargée de gérer la monnaie, c’est-à-dire une banque centrale, également appelée banque d’émission ou « banque des banques ».

La création de cette banque centrale suppose notamment de disposer de réserves de changes. Ces réserves ne se limitent pas à l’or. Elles peuvent également être constituées de devises étrangères, c’est-à-dire de monnaies ayant cours légal au niveau international, comme le dollar américain, l’euro, la livre sterling, le yuan ou encore le yen.

Elles peuvent aussi inclure les droits de tirage spéciaux (DTS) du fonds monétaire international. Ces réserves sont essentielles à plusieurs niveaux. Elles constituent d’abord une base pour la création et la crédibilité de la banque centrale. Elles peuvent également être utilisées pour défendre la monnaie, selon le régime de change qui sera retenu. Enfin, elles permettent de faciliter les transactions commerciales et financières avec l’extérieur.

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Une question importante se pose alors : quel niveau de réserves faut-il constituer au départ ? Pour avoir un ordre de grandeur, il faudrait notamment examiner la masse monétaire en circulation dans les trois pays et déterminer le niveau de réserves nécessaire pour assurer la crédibilité et la stabilité de la nouvelle monnaie.

La deuxième condition concerne le choix du régime de change. Il faut définir un régime de change crédible et adapté aux réalités économiques des trois pays. Comme le disait l’économiste Milton Friedman, il n’existe pas de régime de change qui soit nécessairement le meilleur « en tout temps et en tout lieu ».

Le choix doit donc être effectué en fonction des caractéristiques et des objectifs économiques des pays concernés. La troisième condition est celle de la convergence économique. Il faut définir des critères de convergence qui soient à la fois réalistes, pertinents et suffisamment exigeants. Ils ne doivent être ni trop contraignants, ni trop laxistes. À titre d’exemple, dans l’UEMOA, certains critères portent sur l’inflation, qui doit rester sous le seuil de 3 %, le déficit budgétaire, qui ne doit pas dépasser 3 % du PIB, ou encore la dette publique, dont l’encours ne doit pas excéder 70 % du PIB. Il n’est toutefois pas obligatoire de reprendre exactement ces critères. Ils peuvent faire l’objet d’une réflexion et être adaptés aux réalités économiques des pays de l’AES.

La convergence est particulièrement importante parce que des divergences trop importantes entre les économies peuvent exercer des pressions sur la politique monétaire. Si certains pays s’éloignent fortement des objectifs fixés par la banque centrale, celle-ci pourrait être amenée à adopter une politique monétaire restrictive, notamment en réduisant la masse monétaire en circulation. Une telle politique pourrait avoir des effets défavorables sur les économies qui connaissent déjà des difficultés. La quatrième condition est la mise en place d’un traité monétaire précis et contraignant. Ce traité devrait notamment définir clairement le mandat de la banque centrale. Celui-ci pourrait porter sur la stabilité des prix, mais également sur la stabilité financière.

Il faut également garantir l’indépendance de la banque centrale. Cette indépendance doit être inscrite dans ses statuts et se traduire concrètement dans son fonctionnement. La banque centrale ne devrait pas recevoir d’instructions des gouvernements concernant ses décisions de politique monétaire.

Cette indépendance est fondamentale, notamment pour éviter les pressions politiques visant à faire financer les déficits publics par la création monétaire. Un financement monétaire excessif des déficits peut entraîner une augmentation de la masse monétaire et, à terme, alimenter l’inflation. Cela pourrait empêcher la banque centrale d’atteindre son objectif de stabilité des prix. Voilà, à mon sens, les principales préconditions à réunir pour garantir la viabilité d’une éventuelle monnaie commune de l’AES.

Burkina 24 : Au regard de ce que sont en train de faire le Burkina Faso, le Mali et le Niger, peut-on dire qu’ils sont sur la bonne voie, surtout lorsque l’on sait que le Burkina Faso est en train de renforcer ses réserves d’or ?

Professeur Salifou OUEDRAOGO : Lorsqu’on parle de réserves officielles de change, il ne faut pas se limiter à l’or. L’or constitue effectivement une composante importante des réserves, mais il faut également disposer de devises étrangères. Les efforts réalisés en matière de renforcement des réserves d’or sont donc encourageants. Si cette dynamique se poursuit, les pays pourraient, au moment opportun, disposer d’un stock d’or suffisamment important pour contribuer à la constitution des réserves nécessaires.

Mais il faut garder à l’esprit que l’AES regroupe trois pays : le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Il est donc important que les trois États avancent de manière coordonnée et que les efforts de constitution des réserves soient également réalisés au niveau du Mali et du Niger. L’objectif est qu’au moment où une décision serait prise de créer une monnaie commune et une banque centrale, les trois pays puissent disposer collectivement d’un niveau de réserves suffisamment solide pour soutenir cette nouvelle architecture monétaire.

Burkina 24 : Toujours dans le débat monétaire actuel, plusieurs options se dessinent : maintien du franc CFA, création de l’Eco dans le cadre de la CEDEAO ou mise en place d’une monnaie propre à l’AES. Sur le plan strictement économique, laquelle de ces options vous paraît aujourd’hui la plus réaliste et pourquoi ?

Professeur Salifou OUEDRAOGO : Lorsqu’on évoque le franc CFA, la CEDEAO et l’AES, il faut d’abord rappeler que le projet de monnaie unique de la CEDEAO n’est pas récent. La volonté de mettre en place une monnaie unique remonte à plusieurs décennies. Elle a été réaffirmée à différentes reprises, avec plusieurs échéances qui ont finalement été repoussées. Aujourd’hui encore, l’objectif est fixé à 2027. Or, 2027 est désormais très proche. Le report successif des échéances peut naturellement conduire certains pays à s’interroger sur la pertinence de cette démarche et à envisager d’autres options.

Il faut également tenir compte des attentes des populations. Les citoyens ont des besoins économiques et sociaux auxquels les politiques publiques doivent répondre. La monnaie peut contribuer à satisfaire ces besoins, même si elle ne peut évidemment pas, à elle seule, résoudre tous les problèmes économiques d’un pays. Pour ma part, je ne pense donc pas qu’il faille aujourd’hui adopter une stratégie rigide consistant à choisir immédiatement entre le FCFA, l’Eco ou une monnaie de l’AES. Je proposerais plutôt une stratégie en trois étapes : à court, moyen et long termes.

À court terme, il me paraît plus réaliste de poursuivre avec le cadre actuel de l’UEMOA. Il faut continuer à utiliser les mécanismes existants tout en travaillant à améliorer leur fonctionnement. À moyen terme, il faudrait engager une véritable diplomatie économique et monétaire avec les autres pays de l’UEMOA. Il s’agirait de discuter et de négocier afin de voir s’il est possible de faire évoluer le système monétaire actuel vers une monnaie qui réponde davantage aux aspirations et aux réalités économiques des États membres. L’objectif serait notamment de parvenir à un système monétaire qui permette de mieux soutenir et dynamiser les économies de la région.

À long terme, si ces discussions et ces négociations n’aboutissent pas, il pourrait alors être envisagé de créer une monnaie commune au niveau de l’AES. Mais cette dernière option aurait évidemment des implications institutionnelles importantes. Il faudrait notamment examiner la question de la sortie de l’UEMOA, car il serait difficile de créer une monnaie propre à l’AES tout en restant dans un cadre monétaire où les autres États membres souhaitent conserver le système actuel.

Par Salifou OUEDRAOGO

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