Mobilisation des ressources internes : Le Burkina Faso à l’épreuve de la souveraineté financière

Alors que le Burkina Faso enregistre une progression notable de la mobilisation de ses ressources internes, la question de la durabilité de cette performance reste posée. Pour le professeur Salifou OUEDRAOGO, enseignant-chercheur en sciences économiques et de gestion, spécialiste de l’économie monétaire et directeur du département de l’UFR/SEG, ces résultats sont encourageants, mais encore insuffisants pour parler de changement structurel. Il analyse les leviers de cette dynamique, ainsi que les risques et les conditions d’une plus grande souveraineté financière.
Burkina 24 (B24) : Cette mobilisation record intervient alors que le Burkina Faso cherche à renforcer ses ressources internes et à réduire sa dépendance aux financements extérieurs. Peut-on considérer que ces résultats traduisent un changement structurel dans la capacité de l’État à mobiliser ses recettes, ou faut-il encore rester prudent avant de tirer une telle conclusion ?
Pr Salifou OUEDRAOGO : C’est une question très pertinente. Des efforts importants ont effectivement été accomplis par rapport à l’année dernière, mais il est encore trop tôt pour tirer une conclusion définitive. Il faudra observer l’évolution de ces résultats sur plusieurs années peut-être cinq ans au minimum afin de déterminer si la tendance se poursuit. C’est à cette condition que l’on pourra véritablement parler d’un changement structurel et durable.
Cela dit, les mesures déjà prises constituent un signal encourageant. Je pense notamment aux nouvelles règles fiscales ainsi qu’au quitus fiscal, qui vise à inciter, voire à contraindre, les contribuables à s’acquitter de leurs obligations. En économie, ces règles relèvent de ce que nous appelons les institutions, c’est-à-dire l’ensemble des règles formelles et informelles qui structurent les relations humaines.
Or, les institutions ont vocation à s’inscrire dans la durée. Il vaut donc mieux disposer d’institutions fortes et stables que de dépendre de mesures ponctuelles. De ce point de vue, nous pouvons dire que la dynamique est bien engagée, en espérant qu’elle se poursuive, notamment grâce à l’innovation fiscale.
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La digitalisation en cours dans notre pays offre justement une occasion majeure d’innover dans ce domaine. Elle doit permettre à l’État d’adapter son cadre fiscal et juridique à l’évolution de l’économie. Une avancée importante consisterait à interconnecter plusieurs bases administratives : l’identifiant numérique, les impôts, les douanes, le foncier, les immatriculations, les paiements en ligne, les banques et la sécurité sociale.
La mise en réseau de ces différentes bases faciliterait les recoupements, permettrait de mieux repérer les niches fiscales et aiderait à déterminer s’il faut prioritairement élargir l’assiette fiscale ou, le cas échéant, ajuster certains taux. C’est ainsi que des progrès durables pourront être réalisés dans la mobilisation des recettes fiscales.
B24 : L’État burkinabè mise de plus en plus sur la mobilisation des ressources domestiques pour financer ses dépenses et réduire sa dépendance aux financements extérieurs. Quel commentaire faites-vous de cette stratégie adoptée par les autorités à long terme ? Quels en sont les avantages et les risques pour l’économie ?
Pr Salifou OUEDRAOGO : C’est une très bonne chose de chercher à compter davantage sur ses propres forces. Comme on le dit souvent, « quand on dort sur la natte d’autrui, on dort à même le sol ». Mobiliser des ressources à l’intérieur du pays pour financer nos activités renforce notre capacité de planification, favorise l’appropriation nationale des politiques publiques et réduit notre exposition aux conditionnalités venant de l’extérieur. Disposer de ressources propres permet aussi de limiter les incertitudes et les risques de rupture des financements extérieurs. Or, l’économie s’accommode mal de l’incertitude, car celle-ci rend la planification plus difficile.
Cette stratégie comporte néanmoins des risques qu’il faut surveiller. Le premier est ce que nous appelons l’effet d’éviction. Lorsque l’État mobilise massivement des fonds sur le marché financier national ou régional, il peut absorber une part importante de l’épargne disponible et rendre le financement plus difficile ou plus coûteux pour les entreprises.
Il faut donc éviter que les ressources soient orientées vers l’État au détriment du secteur privé. Le second risque concerne la fiscalité. Jusqu’où peut-on augmenter les taux d’imposition ou la pression fiscale ? Il existe un seuil au-delà duquel une hausse excessive des prélèvements peut décourager l’activité, favoriser l’évitement fiscal et finir par réduire les recettes. Ces éléments doivent rester au cœur de la réflexion lorsque l’on souhaite s’appuyer davantage sur les financements intérieurs.
Enfin, il ne faut pas opposer systématiquement les financements intérieurs et extérieurs. Certains financements extérieurs sont accordés à des conditions concessionnelles, avec des taux très faibles parfois autour de 0,5 % , des différés de remboursement pouvant atteindre cinq ans et des maturités pouvant aller jusqu’à trente ans.
De telles ressources peuvent être particulièrement utiles pour financer de grands projets dont nos pays ont besoin. L’essentiel est donc d’examiner, dans chaque cas, l’opportunité, le coût, les conditions et la pertinence du financement avant de prendre une décision.
Par Salifou OUEDRAOGO
Pour Burkina 24




