Burkina Faso : « La France n’était pas là pour nous aider à nous développer » (Germaine Pitroipa)

Ancienne figure de la Révolution de 1983, Germaine Pitroipa porte un regard rétrospectif sur les années Sankara et sur les transformations politiques du Burkina Faso. De son expérience de haut-commissaire à sa relation avec le Capitaine Thomas Sankara, l’ancienne militante révolutionnaire née le 5 mars 1952 à Fada N’Gourma revient sur quelques actions de la Révolution, mais aussi sur ce qu’elle considère comme la continuité entre cette période et la Révolution progressiste populaire (RPP). Elle s’exprime également sur la rupture des relations entre le Burkina Faso et la France, estimant que cette évolution était devenue inévitable.
Burkina 24 (B24) : Après la fin de votre mandat législatif, que devenez-vous aujourd’hui et à quoi ressemble votre quotidien ?
Germaine Pitroipa (GP) : Après mon mandat, je mène la vie d’une retraitée normale, comme tous les retraités. Evidemment, j’ai un peu beaucoup de temps libre pour essentiellement m’occuper de ma santé d’une part et d’autre part, écouter les informations, lire quelques journaux et en même temps avoir le plaisir de regarder mes petits-enfants.
Sinon, ma vie, elle est aussi simple qu’elle l’a commencée, c’est-à-dire, du matin au soir, en dehors de prendre des informations, je me repose et je prends les informations de mes amis et ce qui se passe autour de moi, parce que quand même, il y a beaucoup de choses qui se passent. Et Dieu merci, le 30 septembre est arrivé, tant mieux ! Ça nous évite, en tout cas nous, les anciens compagnons de Thomas Sankara, de soupirer et de mourir en soupirant.
Ça nous a ramené beaucoup d’espoir dans ce que nous avons fait, parce que ça montre que nous ne nous étions pas trompés de chemin et que malgré la brève existence de la Révolution, quatre années, ce n’est pas beaucoup, mais quatre années, c’est énorme pour ce que nous voyons qui se réalise maintenant, que nous n’avons pas pu réaliser et que nous devons réaliser.
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Tant mieux que le 30 septembre soit arrivé. Les premiers moments de janvier 2022 (ndlr : coup d’Etat de Damiba) m’avaient plongé, en tout cas dans un désespoir telle que je me revoyais retourner en exil, parce que le chemin qui avait été emprunté par le système Damiba était en contradiction avec l’espoir que cela avait suscité.
Mais il suffisait simplement de regarder les premiers gestes et les premiers mots de Damiba pour savoir que ce n’était pas le bon chemin qu’il fallait prendre. D’une part, on a tenté de tuer un chef d’État, et ça, c’est le truc le plus horrible que j’ai vécu.
Je pense que le chemin qu’avait emprunté, le système du 24 janvier 2022, ressemblait à ce qui s’est passé le 15 octobre. Tant mieux si le 30 septembre est arrivé ! Vraiment, ça m’a retenu quelques larmes, parce que je commençais à désespérer de ce que nous avons fait.
B24 : Quels étaient vos rapports avec Thomas Sankara ? Au-delà de ses fonctions de président, comment décririez-vous l’homme que vous avez côtoyé ?
GP: Thomas Sankara, c’était un ami, un camarade. L’amitié et la camaraderie pratiquement se confondaient dans nos rapports quotidiens. C’est quelqu’un avec lequel je peux parler pendant des heures et des heures, parce que c’était l’être le plus affable pour le commun.
Il était très sensible. Contrairement à ce qui apparaissait en public, c’est l’homme le plus sensible que j’ai connu après mon mari. Très sensible, pourquoi ?
Parce que la souffrance d’autrui lui était insupportable. La moindre difficulté de quelqu’un qui lui est proche, lui était extrêmement insupportable. Une anecdote : un jour, un de ses chauffeurs, en la personne de Autis par exemple, a renversé une paysanne avec son assiette de tomates qui venait au marché. Et le pire, c’est qu’il ne s’est pas arrêté. Il a fallu que le second véhicule s’arrête, et s’occupe de la victime.
Et ça, justement, Thomas Sankara n’a pas aimé. Et en nous racontant ça, il avait des larmes. Parce que pour lui, ce n’est pas le fait d’avoir eu un accident le problème, mais c’est le fait de ne s’être pas arrêté. Et ça, ça lui était insupportable.
Cela peut expliquer en partie l’animosité qu’il y avait entre lui et Autis. Après cet accident, il ne l’a plus utilisé comme son chauffeur. Il a considéré que c’est une faute extrêmement grave. Voilà donc comment ça s’est passé. C’est un des psychologues du simple humain. C’est-à-dire qu’il attaque pour ne pas être attaqué.
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C’était un ami par rapport à l’ami qui nous l’a fait connaître. Ils ont à peu près, psychologiquement, le même tempérament. C’est-à-dire qu’ils attaquent pour ne pas être attaqué. C’était la personne de Valère Somé. C’était un ami. Et ces deux personnes sont devenues des frères.
Ce sont des grands frères que j’aurais souhaité avoir. Et heureusement pour moi que je les ai rencontrés. Thomas Sankara était quelqu’un de très humble. Donc on pouvait aborder tous les sujets de la société sans tabou, aucun. Vraiment, c’est, comme je dis, l’homme le plus affable que j’ai connu.
Après sa mort, évidemment, on peut imaginer quelle était la douleur, indépendamment du fait que la révolution était interrompue. Et ça, c’était dans le 15 octobre que je me suis dit, quelle que soit la personne, parce que les auteurs ne s’étaient pas déclarés, mais dès le premier jour, je me suis dit, quelle que soit la personne, en tuant Thomas, c’est la révolution qu’on a voulu tuer. Et non pas l’être en tant que physique, mais c’est la révolution qu’on a voulu tuer.
Or, c’est la révolution qui nous a rassemblés autour de cet homme qui était un modèle dans son comportement social, dans sa vie de tous les jours. Et voilà pourquoi je trouve que, certes, ils ont enterrés son corps, mais ils n’ont pas enterrés ses pensées.
C’est tant mieux pour nous ! Merci à Dieu de nous avoir permis d’échapper à la mort le 15 octobre. Merci à Dieu également de nous avoir permis d’avoir ces deux événements ; les 30 et le 31 octobre 2014, et le 30 septembre 2022. Comme par hasard, c’est toujours les 30. C’est vraiment ce qui me console à l’heure actuelle de la disparition de Thomas, et de Valère Somé.
B24 : De 1984 à 1986, vous avez été haut-commissaire de la province du Kouritenga. Quelles étaient alors vos principales missions et quelles difficultés avez-vous rencontrées sur le terrain ?
GP: Ma mission en tant que haut-commissaire, c’était de transmettre au peuple burkinabè, les mots d’ordre, expliquer les raisons pour lesquelles la révolution se conduisait. C’était transmettre, être le courroie de transmission. Les seules difficultés que j’ai eues, c’est qu’au début, évidemment, à mon arrivée, connaissant les pesanteurs socio-culturelles de ce pays, voir une femme arriver en Pays mossi, ce n’était pas une chose de très simple.
Mais je l’ai bien vécu, pourquoi ? Parce que celui qui m’avait envoyé était pratiquement dans le même état d’esprit. Sinon, plus que moi. Je vous raconte une autre anecdote : Quand je suis arrivée, il semble que, pendant que j’étais là-bas, une délégation composée de notables de Kouritenga, qui sont venus voir le ministre de l’administration territoriale Nongma (Ndlr : Ernest Nongma Ouédraogo) à l’époque, pour lui dire qu’il faut absolument qu’ils voient le chef de l’Etat.
Parce que, nommer une femme dans la province du Kouritenga, c’est pas ce qu’ils auraient souhaité. Heureusement pour moi que le chef de l’Etat les a reçus, mais il leur a dit qu’il y avait 25 provinces. Donc, créons 5 provinces en plus pour que ça soit trente provinces.
Non seulement, le Kouritenga, c’est une femme que nous nommerons, et ça sera cette femme en plus, ou alors le Kouritenga ne sera pas érigé en province. Donc, il (le chef de la délégation) a accepté. Donc, voilà la réponse qu’il a donnée à la fameuse délégation.
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Bien sûr, il a demandé au ministre de l’administration, pourquoi d’ailleurs, il a reçu cette délégation pour l’introduire auprès de lui. Parce que pour lui, ce n’était pas la peine. Il aurait dû donner la réponse que ça sera une femme. Non seulement ça sera une femme, mais ce sera cette femme-là. Donc, ça m’a bien sûr facilité la tâche, parce que cette délégation a dû faire répercuter cette décision auprès de ceux qu’ils pensaient représenter.
Et après, malgré le sentiment féodal de Naaba Sapilma de l’époque (Ndlr : chef coutumier de Koupela), on n’était pas devenus des amis, mais on était devenus des gens qui pouvaient travailler ensemble. J’ai été étonnée de savoir que, justement, à travers les travaux PPD (Programme populaire de développement), il allait sur les chantiers encourager la population à faire le travail qui leur était donné. Le seul moment où on a eu pratiquement un accrochage, c’était à propos de la terre.
B24 : Avec le recul, quelles leçons tirez-vous de l’expérience de la révolution de 1983 ? Y a-t-il, selon vous, des erreurs qui auraient pu être évitées
GP : La seule erreur qu’il aurait fallu éviter, c’étaient les conjurés d’Avril 84. Ça été vraiment quelque chose qu’on aurait dû éviter. Sinon, on commettait des erreurs tous les jours parce qu’on agissait. Toutes les erreurs que nous avons commises, c’est parce qu’on agissait, sinon on ne les aurait pas commises. Je pense que c’est la seule erreur. Le licenciement des enseignants, si c’était à refaire, dans les mêmes conditions, madame Pitroipa l’aurait fait.
Parce que ce n’était pas une grève syndicale, c’était une grève politique. Et ça, en politique, chacun utilisait les armes qu’il avait. Ils ont utilisé les armes qu’ils avaient. Nous aussi, nous avons utilisé les armes que nous avions. Et c’était le licenciement. Certes, c’est vrai, c’est dans ce contexte qu’il aurait fallu éviter que nos amis du PAI (Parti Africain de l’Indépendance), évitent de vouloir se venger. La grève, c’était le combat du PAI pour contrôler le syndicat des enseignants, qui était sous la houlette du MLN (Mouvement de Libération Nationale) à l’époque.
Et nous avons assumé. Parce qu’effectivement, la grève, elle était politique. Mais la majorité de ceux qui ont été licenciés, tous n’étaient pas coupables de la grève. C’est la seule erreur. Sinon, si c’était à refaire, je prendrai les mêmes décisions.
B24 : Quelles similitudes voyez-vous entre la révolution de 1983 et la révolution progressiste populaire actuelle ?
GP : Les similitudes, c’est que, en dehors du fait que le président actuel, le Capitaine Ibrahim Traoré, a eu le même âge que Thomas, c’est la rapidité avec laquelle il veut aller. La plupart de nos citoyens considèrent que ça va trop vite. Et à notre temps aussi, c’était pareil. On veut aller vite, parce qu’il y a beaucoup de choses à faire. On revient de loin, malgré l’apparence des quatre années de révolution, après 27 ans. Ce Burkina revient de très loin. Je trouve qu’il y a une similitude d’actions, c’est-à-dire la rapidité de l’action qui est menée.
Et ensuite, c’est la continuité. En tout cas, nous qui avons participé à la révolution, nous ne pouvons pas nous plaindre de ce qu’est en train de réaliser le Président. Ceux qu’ils veulent s’opposer, qu’ils s’opposent, mais il faut reconnaître qu’ils sont en train de réaliser ce que Thomas Sankara a prescrit dans le discours d’orientation.
Nous sommes un pays rural. Notre force, c’est la terre. C’est sur cette frange de la population qu’il faut s’appuyer pour amorcer le développement. Contrairement à ce que les gens disent, tous les pays du monde sont passés par là. Il a fallu 200 ans à la France pour arriver à la révolution. Nous, on a que 100 ans. Et il faut rattraper le retard parce que, justement, nous n’avons pas cette possibilité qu’a eue la France de prendre le temps de le faire.
Et qu’ils nous permettent, nous aussi dans 100 ans, de réaliser ce qui est en tout cas important pour la majorité des paysans. Notre terre est riche. Sa population est riche de sa terre et de son sous-sol. Il suffit simplement de s’y donner les moyens et d’exploiter ces moyens-là, d’exploiter cette richesse.
Au début, par rapport à l’or de Poura, la France avait dit que ce n’était pas la peine, que ça ne servirait pas à grand-chose. Eh ben, quand les Canadiens sont arrivés, ils ont découvert que l’or de Poura était exploitable.
Il faut dire que la France n’était pas là pour nous aider à nous développer. Il faut le reconnaître. On n’est pas aveugle, on le sait. Et l’or de Poura, ça été grâce au fait que les Canadiens sont arrivés et ont dit que c’était quelque chose qu’ils pouvaient exploiter. Et avec le temps, on découvre que tout ce sol est gorgé d’or. Et nous avons des nappes souterraines qui font que, comme disait Thomas, on pourrait faire boire une partie de l’Afrique de l’Ouest.
Les nappes souterraines qu’il y a au nord du Burkina, on peut en exploiter. Et donc, franchement, c’est une joie pour moi de constater que, justement, ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui ont pris conscience de la potentialité énorme de notre sous-sol.
B24 : Justement, tout récemment, le Burkina a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec la France. Quel est votre commentaire ?
GP: Moi, je dis que c’est des choses qui ne pouvaient qu’arriver, parce que le régime d’Ibrahim Traoré n’a pas reçu l’assentiment de la France comme ils l’ont fait avec Damiba. Parce que, qu’on le veuille ou non, c’était soit disant le petit frère de quelqu’un que je n’ai pas envie de nommer. Un coup d’État pour un coup d’État.
C’est celui qui fait le coup d’État, qui les intéresse et non pas le coup d’État . Puisque, le coup d’État de Damiba, ils n’ont pas eu beaucoup de choses à redire. Et comment se fait-il que c’est le même système, c’est-à-dire que c’est ceux qui avaient été en alliance et qui ont accepté que Damiba les dirige, parce qu’ils avaient à peu près les mêmes convictions pour ce pays en retard.
La voie qui avait été prise par Damiba, n’était pas la bonne. Résultat : les gens qui ont donné leur jeunesse pour une cause, ils se sont rendus compte qu’ils n’ont pas été écoutés jusqu’au fond. Et que Damiba voulait revenir à l’ancien système, surtout à l’ancien système qui a été vomi par le peuple burkinabè à travers les 30 et 31 octobre 2014. Quand même ! Comment on peut faire revenir quelqu’un qui a été condamné ? Pourtant, le peuple burkinabè lui a dit non.
Ce que vous avez fait pendant les 27 ans, ça ne convient pas. Donc, vous ne pouvez pas continuer à nous diriger. Je ne comprends pas comment la France en est arrivée à ce niveau-là. Donc, ce qui est arrivé au système d’Ibrahim Traoré, c’est ce qui nous est arrivé en 83. Ce n’est pas le coup d’État qui les gênait.
Puisque JBO (Ndlr : Jean Baptiste Ouédraogo) était venu par un coup d’État, ça ne les a pas gênés du tout. Puisqu’ils envoyaient des émissaires comme Guy Pen pour venir faire arrêter quelqu’un qu’ils considéraient comme n’étant pas le bon élément au sein de ce système de coup d’État de JBO. Elle (la France) ne tire jamais de leçon de l’histoire de ce pays.
La jeunesse burkinabè n’est pas une jeunesse comme les autres. Et elle l’a toujours prouvé depuis 63 jusqu’à aujourd’hui. La jeunesse Burkinabè, elle est patiente. Ce n’est pas une jeunesse qui est violente. Et ça, depuis 63, la jeunesse l’a démontré. On nous considère juste comme une terre des hommes. Pourtant, cette jeunesse a démontré depuis 63 qu’elle est capable de beaucoup de choses. Il y a des choses qui ne peuvent pas être reprochées à cette jeunesse.
Et la rupture des relations diplomatiques ne pouvait qu’arriver. Parce qu’on ne peut pas dire qu’on collabore, qu’on travaille avec quelqu’un et en même temps on empêche ce pays d’avancer. Ce n’est pas possible !
On ne peut pas accepter que sur des télévisions françaises, des radios françaises, on attaque un pays, avec lequel on est en collaboration tous les jours ! Ce n’est pas possible ! On a des preuves palpables du fait que tous ces gens nous attaquent.
Par Salifou OUEDRAOGO
Pour Burkina 24




