Prothèse du genou : À Tengandogo, la souveraineté sanitaire se remet debout

Après ses premières réussites dans la pose de prothèses totales du genou, le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Tengandogo, situé à l’entrée sud de Ouagadougou, entend transformer cette prouesse en pratique régulière. Une avancée qui redonne mobilité aux patients et illustre une souveraineté sanitaire désormais en mouvement. A Tengandogo, la médecine burkinabè fait « marcher » la souveraineté sanitaire ! Reportage.
Elle marche. Sans béquille. Sans s’appuyer sur le bras d’un proche. À la soixantaine bien sonnée, Mme Barry Sangha avance aujourd’hui avec une aisance qui aurait semblé inimaginable il y a encore un an. Son secret tient dans un genou artificiel, posé au CHU de Tengandogo.
Après des années de douleurs qui avaient fini par lui faire perdre l’espoir de retrouver sa mobilité, elle a repris le chemin de la vie. Cette année, elle est même allée à La Mecque pour accomplir la Umra. « Après l’opération, je ne sens plus aucune douleur. Cette année, je suis allée faire la Umra, j’ai recouvré ma santé », témoigne-t-elle.

Cette marche retrouvée est l’un des premiers résultats de la chirurgie de prothèse totale du genou désormais pratiquée avec des compétences burkinabè, dans un hôpital public en particulier au CHU de Tengandogo.
Mme Barry Sangha est ainsi une preuve de cette prouesse médicale. Avant son intervention, elle raconte qu’elle se déplaçait avec beaucoup de difficultés. Souvent, dit-elle, elle devait s’appuyer sur quelqu’un ou se servir de béquilles pour marcher. Elle fait le récit que les douleurs étaient vraiment atroces.
VIDEO : Fini les évacuations pour les prothèses du genou👇🏿
« Avant mon intervention, je sentais des douleurs intenses qu’on ne peut pas expliquer. C’était vraiment atroce et insupportable », confie-t-elle. Mais aujourd’hui tout ceci est derrière elle et elle marche sans difficulté. Elle n’arrête pas d’exprimer sa gratitude à l’équipe médicale de Tengandogo. “Merci aux médecins. Je ne savais pas que je pouvais encore marcher”, déclare-t-elle, d’une voix douce.
Qui de mieux que Cheikh Ahmed, fils de Mme Barry pour témoigner sur les moments difficiles que sa mère a endurés pendant sa maladie. Il nous relate que sa mère ne pouvait plus rien faire d’elle-même surtout pour se déplacer. Sa mobilité était réduite. Il fallait constamment quelqu’un à côté d’elle avec ses béquilles.

« Sa mobilité se réduisait de plus en plus, au point où il fallait l’assister pour tous ses déplacements. Mais après l’intervention, elle va bien. Elle se déplace seule maintenant et peut aller où elle veut », témoigne-t-il.
Lire aussi 👉Accidents de la route : L’épidémie silencieuse des fractures au Burkina Faso
A l’en croire, sa mère n’est plus un poids pour eux. Il se dit heureux du fait de la voir retrouver sa mobilité. Selon lui, il n’y a eu aucune complication pendant et après l’intervention. Tout s’est bien passé. « Elle a fait sa rééducation et tout s’est bien passé. Nous rendons grâce à Dieu pour cela », ajoute-t-il.
De nouveaux équipements
Au Burkina Faso, la pose de la prothèse totale de genou se pratiquait dans certaines formations sanitaires privées mais par des expatriés. Aujourd’hui, engagées dans une dynamique de souveraineté sanitaire, les structures sanitaires publiques font désormais parler de leurs compétences comme c’est le cas du CHU de Tengandogo.
Le CHU de Tengandogo ambitionne de devenir une référence en ce qui concerne la prise en charge des patients qui souffrent des maux de genou. Ainsi au mois de mai 2026, une campagne d’interventions de pose de la prothèse totale du genou a été initiée. Une année après sa première expérience réussie en cette chirurgie complexe.
Le 26 mai 2026, une équipe de Burkina 24 était en immersion à Tengandogo pour vous faire revivre cette expérience inédite qui prouve la montée en puissance du système de santé burkinabè. La durée d’une intervention varie, selon la complexité du mal. En effet, les spécialistes expliquent que le patient et tout le matériel devant servir pour l’opération sont préparés dès la veille.

Anatole Jean Innocent Ouédraogo, Pr agrégé en orthopédie-traumatologie et chef du service de traumatologie-orthopédie et neurochirurgie du CHU-Tengandogo nous confie que le matériel utilisé en 2025 pour la première pose de prothèse totale de genou qu’ils ont réalisée n’appartenait pas au CHU de Tengandogo. L’équipement appartenait à une firme pharmaceutique de la place qui le leur avait prêté pour réaliser l’intervention.
Mais le CHU-T vient d’acquérir son propre équipement, ce qui va désormais permettre aux praticiens de prendre en charge les patients plus facilement. C’est ce qui d’ailleurs a conduit à la présente campagne de pose de la prothèse totale de genou.
“Nous avons acquis nos propres ressources matérielles, nous avons également nos propres ressources humaines et nous allons lancer de nouveau cette pratique de pose de la prothèse totale du genou, vu que les deux premiers résultats nous ont convaincus. Donc cela fait pratiquement une année que nous sommes en train de réaliser des prothèses totales du genou au CHU de Tengandogo”, nous confie-t-il avec fierté.
Pr Anatole Ouédraogo précise que les prothèses totales du genou qui se réalisaient au Burkina étaient faites dans les formations sanitaires conventionnelles ou semi-conventionnelles avec l’apport des spécialistes étrangers. Mais indique-t-il, pour la première fois que cet exploit a été réalisé dans un hôpital public burkinabè, c’est bien au CHU Tengandogo en juin 2025.
Pour lui, c’est un exploit parce qu’ils parviennent aujourd’hui à remplacer l’articulation du genou abimé par une articulation artificielle fabriquée par un laboratoire afin de redonner vie à un genou défaillant.
“Auparavant, il était question pour la plus grande partie des travailleurs notamment qui sont sous la charge des assurances et de la Caisse nationale de sécurité sociale de bénéficier d’une évacuation sanitaire qui, bien sûr, coûte plus cher”, affirme-t-il.
Un coût réduit et une opportunité d’innovation médicale locale
L’arthrose du genou généralement chez les personnes âgées reste, selon Pr Ouédraogo, la première des causes de la défaillance du genou. Il explique que l’arthrose est une maladie dégénérative. Ce qui fait que ce sont les personnes avancées en âge qui en sont le plus souvent victimes.

“Il y a aussi des personnes qui ont une déviation axiale du genou, un genou varum, valgum, en tout cas un genou qui n’a pas une bonne position. Mais tous les cas sont des genoux douloureux qui rendent impotent plus ou moins le patient ou qui l’empêche de vaquer à ses occupations ordinaires”, note-t-il.
Pour les spécialistes, c’est un véritable ouf de soulagement pour les patients souffrant de cette pathologie. Parce que selon les estimations des spécialistes, une évacuation sanitaire pour une prothèse totale du genou, le minimum que le patient pouvait débourser, c’est 15 millions de F CFA. Mais l’implant de la prothèse totale du genou aujourd’hui au CHU Tengandogo n’atteint même pas 2 millions de F CFA, elle tourne autour de 1 500 000 FCFA.
L’impact de cette avancée médicale, selon les chirurgiens orthopédistes, est qu’il n’y a plus de raison d’être évacué à l’étranger et dépenser des dizaines de millions pour s’offrir une pose de la prothèse totale du genou. « Au Burkina Faso, on va innover, et apporter une contribution considérable dans l’offre de soin traditionnel de nos hôpitaux », soutient-il.
Bien que la prothèse totale du genou puisse être posée dans certains pays de la sous-région comme le Sénégal, le Burkina veut s’approprier cette pratique. Pour y parvenir, le CHU-Tengandogo entend développer des compétences locales en la matière afin de prendre en charge convenablement et totalement les patients quelle que soit la nature des cas ou leur complexité.
Par ailleurs, Pr Ouédraogo encourage les Burkinabè à faire confiance à l’expertise locale qui abat un travail remarquable pour que la souveraineté sanitaire voulue par les autorités soit une réalité au pays des Hommes intègres.
“Nous sommes en train de nous approprier la technique parce que l’an passé, nous avons eu recours à non seulement le matériel d’une firme pharmaceutique mais aussi un appui par un expert de cette firme. Maintenant, nous travaillons vraiment pour une souveraineté réelle pour l’implantation de la prothèse totale du genou”, complète-t-il.
Le déroulement des interventions chirurgicales
L’équipe qui réalise toutes les interventions inscrites pour cette campagne est 100% locale. La première intervention a été assurée par Dr Oumar Salia, chirurgien orthopédiste et traumatologue. Il nous fait savoir que les étapes de l’intervention de la pose de la prothèse totale du genou sont techniquement difficiles et varient selon la nature de l’arthrose.

Il renseigne qu’il y a des patients qui présentent une arthrose avec un pied qui est déformé qui va dehors. C’est en ce moment, poursuit-il que l’on parle d’un genou valgum. Il indique qu’il y a également une arthrose de genou avec le pied qui va dedans.
Ce qu’on appelle varus. Quelle que soit la nature du mal, une solution pour soulager le patient, selon Dr Salia, c’est opérer et implanter un genou artificiel. Et c’est toute la complexité de l’intervention, dit Dr Salia.
« Parce que si on ne redresse pas le membre, même après la pose de la prothèse du genou, on peut avoir des difficultés à la marche, et on aura une prothèse qui sera douloureuse. Raison pour laquelle le membre doit être réaxé », précise-t-il.
Lire aussi 👉Santé infantile au Burkina Faso : Une première campagne de chirurgie réparatrice pédiatrique pour 20 enfants au CHU de Tengandogo
L’intervention de ce jour-là, concernait une patiente âgée de 58 ans, son opération a duré environ trois heures. Dr Salia souligne que la patiente avait une déformation importante de l’articulation. Il confie que ces déformations sont très difficiles à corriger.
« Car cela demande de travailler non seulement sur l’os mais il faut travailler aussi sur les structures qui sont autour du genou notamment les ligaments et les tendons. Parce qu’il faut les relaxer pour pouvoir redresser le membre », ajoute-t-il.
Dr Salia est convaincu que la pratique de la prothèse totale du genou va contribuer à la réduction des évacuations sanitaires qui coûtent énormément cher pour les patients.
Dr Paul Fernand Ouédraogo est chirurgien orthopédiste et traumatologue au CHU de Tengandogo. Il a participé à l’intervention aux côtés de Dr Salia et d’autres chirurgiens orthopédistes. Il revient sur la préparation des patients pour l’intervention de la pose de la prothèse du genou.

Dr Fernand Ouédraogo confie qu’il s’agit généralement des patients qu’ils reçoivent en consultation externe après plusieurs examens.
Il souligne que c’est en fonction de l’état de la maladie, bien entendu la gonarthrose qui n’est rien d’autre que l’usure des cartilages articulaires qu’ils parviennent à se décider si le patient ou la patiente doit subir une intervention pour la pose de la prothèse du genou.
“A partir de ce moment, il y a un entretien pour que la personne sache qu’est-ce qu’une prothèse du genou, pourquoi lui mettre une prothèse du genou, qu’est-ce qu’on attend après la pose de la prothèse totale du genou. Et après son consentement, le patient va réaliser des examens complémentaires”, assure-t-il.
Il poursuit que ce bilan complémentaire peut concerner les examens de sang, de l’imagerie, etc. Après cela, avance-t-il, le patient discute avec l’anesthésiste lors d’une consultation afin de déterminer le type d’anesthésie qui va avec son organisme.
Il affirme qu’en temps normal au cours d’une intervention chirurgicale, le patient ne devrait sentir aucun mal. Il explique qu’après l’intervention, un travail est aussi fait pour que le patient soit soulagé de toute douleur.
“C’est après toutes ces étapes qu’on programme le patient. Il est hospitalisé un jour avant l’intervention. Après l’intervention, il peut rester généralement entre quatre et cinq jours à l’hôpital pour suivre de près son évolution”, dit-il. L’autre élément qui entre en ligne de compte, selon Dr Fernand Ouédraogo, c’est la rééducation. Il nous informe que dès le lendemain, la patiente qu’ils viennent d’opérer va entamer son processus de rééducation.
Et va même marcher à l’hôpital avant de retourner à son domicile. Il confie qu’il est possible de réaliser une prothèse partielle du genou. Dans ce cas, on parle d’une prothèse unicompartimentale. Une technique qu’ils n’ont pas encore expérimentée à Tengandogo jusqu’ici.

Quant à la prothèse totale, Dr Fernand explique qu’elle concerne l’ensemble de tout le genou qui doit être remplacé par un dispositif artificiel dont la durée moyenne varie entre 15 à 20 ans.
Alors que nous sommes en salle, les machines qui clignotent et les chirurgiens en pleine intervention, un homme fait son entrée dans la salle. C’est le directeur général du CHU de Tengandogo, Lin Somda, vêtu d’une tenue de bloc opératoire. Pr Anatole Ouédraogo souffle l’info à son équipe. “Bonjour DG”, lancent-ils, toujours bien concentrés.

“Je suis venu vous rendre visite et vous encourager pour tout ce que vous faites pour le rayonnement de la médecine dans notre pays”, dit M. Somda. Après deux petites minutes d’échanges avec l’équipe, il se retire.
Les défis matériels et financiers à relever
Tout l’équipement pour l’opérationnalisation de la pratique de la prothèse du genou a coûté 250 millions de FCFA au CHU de Tengandogo, selon le directeur général. C’est un investissement colossal qui prouve la montée en puissance du secteur de santé burkinabè.
Lin Somda nous rappelle que la première prothèse a été réalisée avec du matériel loué. Il avoue que quand le projet de la pose de la prothèse de genou lui a été présenté, le CHU s’est mis à l’œuvre pour acquérir l’équipement nécessaire et surtout de bonne qualité.

Pour lui, cette action va s’inscrire dans la continuité. Et pour y parvenir, il estime que le renouvellement des équipements est plus que jamais nécessaire. “C’est trouver les voies et moyens de façon annuelle pour acquérir le matériel”, promet-il. Il ajoute que le CHU a des ressources humaines capables pour pérenniser cette pratique, mais ce sont les moyens qui font souvent défaut.
“Si l’État s’engage à accompagner le CHU de Tengandogo, je pense qu’on peut faire des merveilles. En réalité, ce n’est pas le problème des ressources humaines, ni la qualité du bloc opératoire. Notre bloc opératoire n’a rien à envier aux blocs opératoires qu’on rencontre en Occident. Ce qui nous fait défaut souvent, ce sont des consommables, des petits matériels”, déplore-t-il.
En tout état de cause, il y a un an, Mme Barry Sangha se demandait si elle pourrait un jour marcher à nouveau. Aujourd’hui, elle se déplace seule, sans béquille et sans l’aide de ses proches. Son genou artificiel a changé sa vie. À Tengandogo, le défi est désormais ailleurs.
Faire de cet exploit une pratique durable, accessible à davantage de patients. Car la souveraineté sanitaire ne se mesure peut-être pas seulement aux équipements acquis ou aux opérations réussies. Elle se mesure aussi à ces pas retrouvés, loin des évacuations et plus près de chez soi.
W.S
Burkina 24




