Education nationale : Un enseignant écrit à son professeur

Ceci est une lettre ouverte d’un enseignant adressée au Secrétaire général du ministère en charge de l’éducation nationale.

Monsieur le Secrétaire Général, je romps aujourd’hui le silence avec vous pour vous faire part de quelques inquiétudes d’ordre professionnel. De prime abord, je me dois de vous signaler que je fus à trois reprises votre élève à l’Ecole Normale Supérieure de l’Université Norbert ZONGO (ENS-UNZ).

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De vos cours de didactique des mathématiques, je garde le souvenir d’un Professeur au franc-parler sur les questions brûlantes de notre système éducatif. Les longs entretiens sur les ethno mathématiques, les problèmes contextuels et les maths en contexte en général m’ont particulièrement impressionné et traduisent à souhait toute l’originalité et la pertinence de votre approche des mathématiques. LE CONTEXTE, « ce qui est tissé ensemble », « ce qui donne du sens aux événements », très intéressant, ce mot !

Avec votre bienveillante permission Professeur, j’aimerais revenir sur quelques-uns de vos propos pour les besoins du présent écrit. Le mardi 20 février 2018, nous étions en plein dans la série des exposés et, madame la porte-parole du groupe VI, ci-devant déléguée adjointe de la promotion venait de clore l’exposé oral de son groupe par une suite de recommandations.

Réagissant à celle préconisant de travailler à obtenir l’adhésion des enseignants, vous prîtes la parole : « […] je leur ai dit la première des choses à faire ici-là, on met tout le temps les bœufs et c’est la charrue avant les bœufs. La première des choses quand on veut amener une réforme,…c’est d’avoir un consensus national autour de la question. C’est la première des choses ; c’est pas encore rentré hein on veut amener ! On est en train de vouloir amener telle chose, voici les avantages y’a quelques personnes qui ont vu les autres n’ont pas vu. Mettez ça à débat au niveau scientifique, un débat contradictoire. Ne dites pas qu’on veut mélanger votre couscous, et après la solution qui va sortir, c’est une solution contextuelle. Et à partir de ce moment quand on part, ce n’est même plus vous qui défendez c’est tout le monde qui se met à défendre. Donc quand on amène la réforme presque d’en haut, c’est-à-dire on amène la réforme avec un décret donc, c’est du « cap-down »…Donc il faut comprendre que pour toute réforme…les premiers résistants, les premiers c’est-à-dire les premières personnes, c’est pas partir parler aux, comment on appelle ça aux chefs coutumiers, aux gouverneurs et autres-là, c’est pas ça, c’est les enseignants-là d’abord. C’est eux qui vont être les premiers à bloquer, à faire foirer. Donc on doit partir d’abord vers eux et en ce temps, la réforme vacille du coup y’aura quelques personnes ; on doit savoir qu’il y aura toujours de la résistance parce que nous sommes les plus réfractaires au changement. Non, c’est la réalité comme ça, les enseignants sont les plus réfractaires au changement. Donc quand on amène la réforme, si on connaît tout ça, on commence par travailler en amont… ».

 Cette intervention interpellatrice et d’une rare pertinence, je la prends au pied de la lettre comme devant être un vade-mecum pour vous décideurs car, elle se présente comme une feuille de route, « la méthodologie » comme nous l’appelons dans notre jargon.

Le mercredi 28 mars 2018 soit un mois huit jours après ces échanges fort enrichissants, vous étiez nommé en conseil des ministres. Ainsi, vous devriez désormais officier en qualité de Secrétaire Général auprès de monsieur le Ministre de l’éducation nationale. Depuis, j’ai personnellement et positivement apprécié certaines grandes et courageuses décisions prises. Et, ces décisions très salutaires pour le système éducatif burkinabé, il fallait des décideurs de poigne comme vous pour les enclencher. Pour ces hauts faits, ces exploits, je vous tire bien bas mon chapeau !

Mais, monsieur le Secrétaire Général, mon euphorie devrait être de courte durée. En effet, moins de cinq mois après votre installation dans vos nouvelles fonctions de Secrétaire Général intervenue le vendredi 06 avril 2018, se tenait la CAEP de ladite année. De cette CAEP, les IP, CPI et IEPD fraîchement sortis de l’ENS étaient écartés, tout comme le seront aussi les encadreurs sortants de cette année 2019 ! Pire, la formation dite « en cascade », naguère offerte aux mêmes encadreurs sortants de l’ENS a, depuis cette année 2018 été stoppée pour je ne sais quelle raison. Un grand acquis syndical venait ainsi d’être retiré et ce, sans préavis ni  justification convaincante à ces valeureux lauréats !

Ces formations dont les contenus abordaient les grandes thématiques de l’actualité pédagogique, je les percevais personnellement comme d’indispensables occasions de perfectionnement professionnel, une sorte de « mise en condition pédagogique », « un avant-goût » de ce qu’attendait l’encadreur sortant sur le si redoutable terrain.

Monsieur le Professeur, en votre qualité de Secrétaire Général, avez-vous personnellement plaidé pour la cause de ces encadreurs sortants ? Avez-vous intercédé auprès de monsieur le Ministre, question de le dissuader de la prise d’une telle décision ? Vous a-t-on fait part aussi, à votre arrivée que les GAP et autres sessions de formation dont bénéficiaient dans un passé récent tous les instituteurs ont été supprimées ? Vous a-t-on fait cas que la seule occasion de perfectionnement professionnelle qui reste aux enseignants demeure la conférence annuelle et que même pour sa tenue effective, il faut parfois négocier et renégocier ? Pourtant, l’on n’a jamais cessé de nous répéter que : « Tout enseignant qui cesse de se cultiver devrait cesser d’enseigner », valable aussi pour les encadreurs qui, en principe devraient aussi cesser d’encadrer si toutefois ils cessent de se cultiver. Avec cette raréfaction des sessions de perfectionnement des enseignants et des encadreurs, devront-ils à leur tour n’enseigner et n’encadrer que partiellement ou comment devront-ils s’y prendre ?

Vous avez aussi à maintes reprises fait remarquer que « IEPD » n’est pas synonyme de « CCEB » et je suis pleinement d’avis avec vous, bien entendu sur l’homophonie et l’homographie de ces deux termes. Sur un autre plan, une évidence s’impose cependant car, l’IEPD est plus performant en encadrement pédagogique et andragogique et sur ce fait, voici entre autres quelques raisons.

Déjà enseignant titulaire de classe, l’IEPD pensait et réfléchissait pédagogie, agissait pédagogie et, en cas d’entrave, il s’autorisait un brain-trust propre à lui inspirer quelque solution qu’il expérimente. De ce fait, l’on pourrait dire ici aussi qu’il remédie aussi en pédagogue averti des grandes questions éducatives.

Que dire maintenant si, après le CEAP et le CAP, il opte pour les concours d’IP, de CPI et d’IEPD pour consacrer le reste de sa carrière à l’encadrement pédagogique ? En un mot, s’il y a un technicien accompli en sciences de l’éducation plus apte à occuper ce poste de CCEB, c’est bel et bien l’IEPD. Mon Secrétaire Général, ne pensez pas que ce soit par narcissisme que je m’exprime de la sorte.

Vous pouvez mener votre propre enquête sur ce qui vient d’être dit pour vous rendre compte par vous-même de sa véracité ou non. Croyez-moi Professeur, en nommant l’IEPD au poste de CCEB, cela donnera aussi d’une certaine manière tout son sens à vos vœux à l’endroit des élèves IEPD le lundi 19 février 2018 lorsque vous leur disiez « …théoriquement et dans la pratique je le souhaite, que dans un futur pas très loin que vous soyez des décideurs. Alors, en ce temps-là, ça veut dire qu’il faut avoir l’esprit ouvert ».

Monsieur le Secrétaire Général, le mardi 13 août 2019 dernier, paraissait dans lefaso.net de même que sur d’autres plateformes dont celui du MENA PLN, mon « JOURNAL INTIME PROFESSIONNEL EN LETTRE OUVERTE AU MINISTRE OUARO » ! En rappel, cette lettre ouverte est relative au statut valorisant et sa production avait été motivée suite à certains propos tenus. Trois jours après cette parution, c’est-à-dire le vendredi 16 août paraissait aussi sur une plateforme, une note de service datée du 06 août 2019. Cette note de service instituait un comité de coordination présidé par vous-mêmes et supervisé par monsieur le Ministre, aux fins de donner une suite aux recommandations du statut valorisant écrit à Koudougou. Cette note de service est donc la suite logique des propos tenus par monsieur le Ministre lors de sa visite à Sebba le 09 juin 2019, et illustre de facto sa volonté affichée d’appliquer son statut.

De mon côté, je n’ai pu m’empêcher de me demander si en ne tenant compte que de vos textes, sans tenir compte du CONTEXTE, là où nous pourrions aboutir. Je me suis aussi questionné à savoir si vos sages conseils que vous nous avez prodigués et figurant ci-haut, avaient été également prodigués à monsieur le Ministre par vos soins, en tant que Secrétaire Général de son ministère. Lui avez-vous habilement suggéré d’avoir une plus grande ouverture d’esprit, en tant qu’actuel et principal décideur du MENA PLN sur cette délicate et embarrassante question du statut valorisant, tout comme vous nous l’aviez recommandé lorsque nous serons des décideurs ?

Monsieur le Secrétaire Général, j’aimerais tant croire que vous eussiez tenté tout votre possible auprès de monsieur le Ministre pour l’amener à surseoir à certaines décisions. Seulement voilà : certains échos émanant du ministère dont vous avez eu le rare privilège d’en être le Secrétaire Général me prouvent le contraire par moments, et m’incitent à plus de méfiance et de circonspection.

Vous souvenez-vous aussi, monsieur le Secrétaire Général, à la fin de votre module, du tonnerre d’applaudissement qui vous a accompagné depuis la salle de classe R+1 de l’ENS à votre sortie, jusqu’à perdre de vue vos élèves IEPD ?

Cette ovation de vos élèves, dans l’après-midi du mardi 20 février 2018, tous debout pour ce cérémonial, était le témoignage de l’admiration de votre parcours académique si impressionnant et de la légitime fierté qu’éprouverait tout burkinabé digne de ce nom, d’avoir un compatriote didacticien des maths comme vous ! L’espoir secret nourri aussi par plus d’un de ma promotion IEPD 2017-2019 était de vous voir nommé ou élevé à un poste de responsabilité.

Dieu Le Créateur a bien daigné exaucer nos prières et suppliques à Lui adressées, et vous voilà nommé Secrétaire Général du MENA PLN, il y a de cela maintenant dix-huit mois ! Quant à nos attentes secrètes, elles, restent à ce jour désespérément insatisfaites pour la plupart avec, en point d’orgue, l’omniprésence de la hantise du lendemain.

Tout ce qui vient d’être dit comporte une troublante similitude avec ce qui va suivre, toute chose qui a légitimé le chapeau du présent texte. Dans sa chanson culte « J’étais au procès« , tirée de l’album « TOUT LE MONDE ET PERSONNE », chant du cygne de l’inoubliable TRAORE Bintogoma alias Black So Man, il fredonnait : « …Hier nous étions sous le soleil grillant / Black So Man au pouvoir parce qu’il nous avait promis le paradis / Aujourd’hui nous sommes sous le même soleil / Black So Man… / Tu as vraiment fait une déviation idéologique /… »

Je pense sincèrement avoir maintenant suffisamment parlé à propos du statut valorisant ! Le sage disait que nous avons deux oreilles pour écouter le double de ce que nous disons. Je vous promets donc sur mon honneur de ne plus en rajouter après la présente ; je me contenterai désormais d’observer. L’auteur de La Légende des siècles, celui-là même qui désirait ardemment devenir Chateaubriand ou rien se disait exactement ceci en 1789 : « Ton rôle est d’avertir et de rester pensif ». C’est ce que je pense avoir modestement fait par mes deux écrits ! Ce, après avoir vu le contenu du statut de la CNSE, après avoir écouté des collègues et après avoir pris acte de la création simultanée de deux syndicats d’enseignants du primaire, contestant tous les deux, le même statut.

Et, monsieur le Secrétaire Général et Professeur, une dernière chose ! Chez nous en Afrique, un instituteur ou un professeur vient immédiatement après les géniteurs de l’apprenant ou de l’étudiant, d’où les appellations « Kalan-fa », « Karen-saamba » …dans nos savantes et riches langues maternelles. Si l’instituteur ou le professeur peut donc être considéré comme « un autre père » de ses apprenants ou étudiants, je me considère de facto comme l’un de ces bébés ou fils de mon « autre père » Professeur ! Aussi, Black So Man, dans la même chanson citée ci-dessus prévenait en ces termes : « …L’arme revendicatrice des droits d’un bébé / Est son cri perturbateur du calme de ses parents / … »

En somme, monsieur le Professeur, didacticien et Secrétaire Général du MENA PLN, un de vos anciens élèves, bébé en didactiques des mathématiques lance par cet écrit, un ultime cri de détresse vers vous ! De grâce, ayez l’amabilité d’entendre et de comprendre ce cri, ou, le cas échéant, son écho qui ira grandissant, aussi longtemps que vous demeurerez Secrétaire Général du MENA PLN. S’il vous plaît, s’il vous plaît, Professeur !

Alain POUYA,

IEPD en attente d’être affecté,

Adresse postale : 01 BP 5141 Ouagadougou 01

Courriel : [email protected] / WhatsApp : (00226) 70 12 88 76.

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