Procès Sankara, transition démocratique, corruption : Dr Kammanl en parle !

« Etat, Révolution et transition démocratique au Burkina Faso : le rôle des structures populaires révolutionnaires de l’avènement de la révolution démocratique et populaire (RDP) à la restauration de la république » est le thème de la thèse de doctorat en histoire politique et sociale, brillamment soutenue le 13 août 2020 à l’université Joseph Ki-Zerbo, par le désormais Dr Kakiswendépoulmdé Marcel Marie Anselme Lalsaga (Kammanl). Spécialiste d’histoire politique, Enseignant-chercheur à l’Université Nazi BONI de Bobo-Dioulasso à l’UFR/SH-LAM, département d’histoire (…), dans cet entretien, il parle de son document et se prononce sur des questions d’actualité. Lisez ! 

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Burkina 24 (B24) : Pourriez-vous nous faire une présentation de ce travail scientifique ?

Je voudrais d’entrée de jeu vous dire merci pour l’intérêt que votre journal manifeste à l’égard de ma modeste personne et de mes travaux de recherche sur l’histoire politique de notre pays le Burkina Faso.

Ceci dit, cette thématique que vous énonciez tantôt structure une analyse scientifique de la Révolution Démocratique Populaire (RDP) qui s’est amorcée le 04 août 1983 et qui a connu son épilogue avec la re-constitutionnalisation à partir de l’année 1991.

Il s’agit d’une lecture critique de cette expérience politique inédite que le Burkina Faso a connue entre les années 1980 et 1990, cela avec un accent mis particulièrement sur le questionnement de l’implication et du rôle de la population à travers les structures populaires révolutionnaires.

Il faut noter que dès la prise du pouvoir par le Conseil National de la Révolution (CNR), Thomas SANKARA avait appelé à la constitution de Comités de Défense de la Révolution (CDR), dont la mission était non seulement de défendre et de consolider le processus révolutionnaire, mais aussi de canaliser la participation populaire à la gestion du pouvoir révolutionnaire.

Ces structures populaires révolutionnaires se sont effectivement révélées comme des supports incontournables dans l’occupation du champ politique par le pouvoir et dans l’exécution des programmes de développement socio-économique de ce dernier.

Pendant les quatre années de Révolution sous la direction de Thomas SANKARA, le Burkina Faso a été un véritable laboratoire de mutations politiques, économiques et sociales en Afrique subsaharienne. Il n’en demeure pas moins que ces structures populaires révolutionnaires ayant été victimes de toutes sortes de récupération et d’instrumentalisation, les structures populaires révolutionnaires, elles étaient devenues un des enjeux d’une crise politique en même temps qu’elles en devenaient actrices.

Le dénouement tragique de cette crise, comme on le sait, a eu lieu le 15 octobre 1987 avec l’assassinat de Thomas SANKARA. Cet événement fut une rupture majeure pour l’avenir de la Révolution et de ses structures populaires. En effet, celles-ci avaient été réorganisées et redéployées pour servir les ambitions du nouveau régime, notamment le Front Populaire, et de son leader, Blaise COMPAORÉ.

Conjuguant leur désarticulation à leur instrumentalisation, Blaise COMPAORÉ réussit au prix de mille et une stratégies son passage du régime d’exception, à travers une transition plus ou moins dictée, à l’État constitutionnel avec l’avènement de la IVe République en 1991 où il s’était fait élire démocratiquement.

Et à la tête des nouvelles institutions démocratiques, d’anciens cadres des structures populaires de la Révolution, qui allaient travailler à la consolidation démocratique du régime désormais constitutionnel de  Blaise COMPAORÉ.

La thèse analyse toutes les péripéties majeures qui ont rythmé les mues de l’Etat burkinabè durant la période 1983–1993 en mettant bien entendu à nu le rôle de ces structures populaires dans leur rapport aux différents régimes qui se sont succédé et aux autres forces sociopolitiques dans le cadre de la compétition politique.

B24: Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un tel thème ?

Les motivations qui ont prévalu au choix de ce thème, à son instruction, à sa présentation et à sa défense devant un jury sont de plusieurs ordres :

D’abord, il y a cette volonté de s’inscrire dans la continuité de ce que nous avons déjà réalisé dans nos recherches lorsque nous étions en année de licence dans notre cursus universitaire. En effet, c’est lorsque je suis arrivé à ce niveau d’études que j’ai décidé de consacrer mes recherches au personnel politique qui a fait la Révolution au Burkina Faso. Je suis donc resté dans la même dynamique.

Ensuite, il y avait cette soif de capitaliser davantage des connaissances sur la question étudiée afin de les partager à la communauté scientifique et à tous ceux qui s’y intéressent. En effet, la réalisation de la thèse a été une belle opportunité de défricher plus et largement le champ de recherche concerné par le sujet, ce qui a permis de mieux comprendre l’évolution de la Révolution burkinabè, son épilogue et l’avènement de la IVe  République.

Par ailleurs, contribuer à l’avancée des sciences humaines, notamment l’histoire sur la problématique de la gouvernance révolutionnaire, son évolution et sa fin marquée par l’avènement de la démocratie constitutionnelle fut une autre dimension des motivations.

Faire de la recherche, c’est contribuer bien sûr à la progression de la science dans un aspect ou dans un domaine donné. En tout état de cause, en tant qu’historien, il est de bon aloi que j’assume mon devoir de promouvoir l’Histoire, science de l’Homme, dans l’appréhension des faits historiques, cela afin qu’elle puisse répondre à sa vocation d’éclairer les consciences à partir du passé. 

Enfin, j’étais convaincu de la nécessité de concourir à une meilleure connaissance de l’Histoire du Burkina Faso par mes recherches et la publication des résultats engrangés à cet effet.

En somme, disons que la réalisation de cette thèse a été une opportunité de nouer la nouvelle corde à l’ancienne comme le dit le dicton populaire et d’apporter encore une contribution nouvelle à la compréhension de la dynamique sociopolitique du Burkina Faso.

B24 : Quel impact pensez-vous que le procès Thomas Sankara et 12 de ses compagnons aura au finish ?

Votre question me semble quelque peu imprécise … Je présume que vous parleriez de l’impact de ce procès et de son issue sur la vie sociopolitique au Burkina Faso. A ce niveau, je voudrais dire que l’avènement de ce procès constitue une chance extraordinaire pour les Burkinabè de se réconcilier avec leur passé, de faire la paix entre eux par le désarmement de leurs cœurs.

La non élucidation des circonstances de l’assassinat de Thomas SANKARA et des différentes responsabilités qui s’y situent faisait partie des dossiers pendants emblématiques, qui parce que non instruits et traités dans le sens de la vérité et de la justice, constituent des points de grippage du processus de réconciliation nationale au Burkina Faso.

A côté du dossier Thomas SANKARA, on pourrait citer d’autres, comme celui de Norbert ZONGO… Tous les dossiers de crimes de sang et économiques dans la mesure où ils ont entrainé mort d’homme, chaos dans la vie et meurtrissures chez des Burkinabè, doivent être dûment instruits et traités afin que toutes les zones d’ombre qui les entourent soient éclairées et que toute la vérité se fasse au grand jour. Cela permettra évidemment de situer les responsabilités et les torts d’une part, de prescrire des réparations dans le cadre républicain de la justice d’autre part.

Je crois dur comme fer à l’instar d’autres compatriotes que c’est seulement à ce prix que les Burkinabè pourront faire l’expérience d’une réconciliation authentique où les cœurs meurtris seront pansés, décentrés, désarmés et ouverts au pardon et à la réconciliation.

Je crois que c’est ce genre d’impact que l’aboutissement de la saga judiciaire de l’assassinat de Thomas SANKARA pourra avoir sur le plan sociopolitique. Le fait que ce procès se tienne marque le début d’une catharsis nationale qui ouvre des perspectives intéressantes pour une réconciliation véritables entre les Burkinabè.

La tenue de ce procès ouvre en tout cas à mon sens une occurrence favorable au dialogue, au pardon et à la réconciliation. Il faut déplorer bien entendu le fait que certaines langues veuillent en disconvenir malheureusement.

Mais qu’on le veuille ou pas, le Burkina Faso n’aurait jamais pu engager une politique de réconciliation authentique de ses fils et filles en contenant et en bafouant les cris de demande de vérité et de justice qui s’élèvent concernant ce dossier. Souhaitons vivement qu’à l’aboutissement de celui-ci, les autres puissent aussi être inscrits dans l’agenda judiciaire pour la vérité et la réconciliation.

 B24 : Le président du Faso, dans l’une de ses dernières adresses à la nation, a informé d’une « opération mains propres » qui serait menée. Pensez-vous que, pour cette initiative, il serait judicieux de procéder comme au temps des CDR, où l’on jugeait publiquement les présumés corrompus et autres ?

De prime à bord, je dirais que l’initiative dénommée « opération mains propres » du président du Faso est belle, bonne et salutaire. Pourvu que celle-ci ne soit pas un feu de paille ou un artifice de tromperie pour faire de la diversion dans un contexte où les voix des Burkinabè qui s’élèvent en chœur pour dénoncer la gouvernance économico-financière et ses affres se comptent vraiment par myriades.

C’est vrai que les structures populaires révolutionnaires, notamment les Comités de Défense de la Révolution (CDR), ont constitué une plaque tournante de la politique anti-corruptrice du régime sankariste.

La participation des CDR à la gestion des institutions économiques était une démarche qui en plus de permettre à l’Etat de contrôler les opérations économiques et financières, devait lui donner des coudées franches pour combattre la corruption. Les CDR avaient le droit et le devoir de faire montre de vigilance afin de pouvoir dénoncer les faits de fraude, de gabegie…

Dans cette fronde anti-corruptrice, des fonctionnaires, toutes catégories confondues, coupables de malversations et de prévarication, véreux, absentéistes, alcooliques étaient soit licenciés, soit dégagés (et parfois sans droit à la pension ou au salaire selon le cas) ou suspendus de leur fonction. Les CDR étaient au cœur de tous les dispositifs en matière de contrôle, de perception et de gestions des biens publics.

L’autre dimension de cette lutte était la justice révolutionnaire, notamment les Tribunaux Populaires de la Révolution (TPR), qui accompagnait la lutte contre la mauvaise gestion des deniers publics. Maintenant, serait-il judicieux comme vous le dites de reproduire le même système dans le contexte actuel du Burkina Faso ? Difficile vraiment de répondre à l’affirmative dans la mesure où le paradigme étatique n’est plus le même.

Les CDR ont participé à la lutte contre la corruption dans le cadre d’un Etat révolutionnaire. Or nous sommes actuellement dans un régime de démocratie constitutionnelle classique qui répond à des normes en matière de justice. Ceci étant, il est difficile de réactualiser la praxis judiciaire qui était en marche sous le Conseil National de la Révolution (CNR).

Pour le faire, il faudrait que l’on refonde l’Etat suivant encore, peut-être, sur des principes nouveaux qui permettent de rendre la justice plus ou moins comme sous la Révolution. Cette réalité n’empêche cependant pas au régime de faire siens les canons de rigueur, de transparence, d’austérité qui caractérisaient la gouvernance révolutionnaire. Je reste convaincu que même dans un Etat constitutionnel classique, ces règles gestionnaires vertueuses peuvent prévaloir pour le bien général.

Propos recueillis par Tambi Serge Pacôme ZONGO 

Burkina 24 

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Serge Pacôme ZONGO

Tambi Serge Pacôme ZONGO, journaliste s'intéressant aux questions politiques et de développement durable.

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Un commentaire

  1. Félicitations à Dr Lalsaga. Un de mes anciens élèves au Séminaire de Pabré qui fait la fierté de sa promotion.

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