Pires formes de travail des enfants au Burkina Faso : A ciel ouvert dans les rues

Celui qui mange doit travailler, dit un adage. Mais est-ce pour autant qu’il faut faire effectuer tout type de travail à ces tout-petits qui viennent à peine d’être sevrés ? Cette interrogation trouve tout son sens au Burkina Faso, quand on voit à longueur de journée, des mômes effectuer des travaux pénibles au détriment de leur santé, de leur sécurité et même de leur moralité. Et ce, à ciel ouvert dans les rues, malgré l’interdiction qu’en fait la loi. Le moins que l’on puisse dire est que la réglementation sur les pires formes de travail des enfants au Burkina Faso est malmenée au quotidien. Cependant, des structures étatiques et des ONG font un travail remarquable pour lutter contre ces pratiques dont les auteurs encourent de lourdes peines devant les juridictions compétentes.
Son corps porte des stigmates et des cicatrices. Des cicatrices inoubliables surtout celles sur son pied droit. Une pierre est tombée sur lui alors qu’il travaillait avec sa mère dans une carrière à Gounghin, un quartier de la ville de Ouagadougou.
Adolphe Somda (nom d’emprunt) puisque c’est de lui qu’il s’agit s’en souvient comme si c’était hier : « Il y a des choses que je n’oublierai jamais comme cette blessure. Un caillou est tombé sur mon pied droit et m’a déchiré ». Cette plaie l’a cloué au lit pendant près de deux mois, à l’en croire. C’est depuis ses 11 ans qu’il a commencé à travailler aux côtés de sa mère comme « concasseur de granite ».
Orphelin de père, Adolphe Somda s’est retrouvé sur le site de granite par la force des choses, nous dit-il. Sa génitrice n’était pas en mesure de payer sa scolarité. C’est ainsi qu’il l’a rejointe pour concasser le granite afin de pouvoir garantir au moins leur pitance quotidienne. Le tas de granite se vendait alors à 500 F CFA.
« Je vous assure que ce n’était pas facile pour soulever les gros marteaux avec lesquels on concassait le bloc granitique. C’est un travail difficile », affirme-t-il. Pas de repos, chaque jour, le bambin de 11 ans travaillait de 7h00 à 17h30 voire 18h, nous fait-il savoir.
Mais aujourd’hui, il a repris le chemin de l’école grâce à une organisation non gouvernementale qui milite contre les pires formes de travail des enfants. À 17 ans, Adolphe fait la classe de 4e. Il nourrit le rêve de devenir militaire pour défendre sa partie. Car pour lui : « Il n’y a pas plus noble métier que de se battre pour son pays ».
Adjaratou Kaboré (nom d’emprunt) a vécu une expérience similaire à celle d’Adolphe Somda. Après l’obtention de son CEP (certificat d’étude primaire), ses parents n’avaient pas de moyens pour sa poursuite scolaire.
« Je venais d’avoir mon CEP et ma mère m’a dit qu’elle n’avait pas l’argent pour payer ma scolarité. J’ai donc rejoint ma sœur sur une carrière à Pissy afin de travailler avec elle », relate-t-elle.
Adjaratou garde, elle aussi des séquelles de ce périlleux travail de « concasseuse de granite ». Elle a une cicatrice sur sa main gauche. Elle nous confie qu’elle a glissé puis fait une chute alors qu’elle portait un bloc de granite sur la tête qui l’a blessée. « C’était difficile mais je n’avais pas le choix. C’est avec le peu qu’on gagnait qu’on se nourrissait » révèle-t-elle. Ils sont nombreux ces enfants qui sont victimes des pires formes de travail par la force des choses et l’ignorance des parents.
Mercredi 11 décembre 2024, le soleil est au zénith à Kamsontinga, une banlieue située à la sortie Sud de Ouagadougou. L’artère jouxtant le marché grouille de monde dans un brouhaha indescriptible. Un garçonnet de moins de 10 ans pousse, péniblement, une charrette chargée de 4 bidons d’eau de 20 litres chacun.
Pieds nus, pantalon usé ceint autour des reins avec un pullover ôté de sa fermeture, le bambin traîne une charge qui, visiblement n’est pas de son âge. Un peu plus loin, un monticule se dresse devant lui. Un défi qu’il ne parvient pas à relever malgré le secours de deux autres garçonnets visiblement moins âgés que lui.

Ils parlent couramment la langue nationale mooré. « m’kimma toussi (grand frère, pousse) », lance l’un d’entre eux. Leurs efforts pour gravir le monticule s’avèrent vains. Ils sont obligés de faire un demi-tour pour reprendre de la vitesse mais ils ne parviennent toujours pas. À la troisième tentative, ils obtiennent le secours d’un passant qui leur permet finalement d’avancer.
Cette scène qui peut émouvoir plus d’un étranger attaché aux droits des enfants, est une banalité à Kamsontinga, une banlieue située au Sud de Ouaga. Dans ce quartier populeux et pauvre, les enfants travaillent dans tous les secteurs et dans tous les chainons : boucherie, maçonnerie, commerce et mécanique par exemple.
Un groupe de fillettes va subir la même expérience que le petit Jacob (nom d’emprunt). Venues remplir leur fût, c’est finalement grâce à l’aide d’une bonne volonté qu’elles ont pu ramener l’or bleu à la maison.

Interrogée, la mère du petit garçon, qui ne parle pas la langue de Molière demande à sa fille de 11 ans de faire office d’interprète pour nous faciliter les échanges. « Nous aussi à notre temps, on l’a fait pour nos parents. C’est maintenant à leur (ses enfants, ndlr) tour de nous aider aussi. En tout cas je ne savais que cela pouvait être dangereux pour leur santé. Mais, j’en tiendrai compte désormais », rassure-t-elle.
Tout comme cette maman, une grande majorité de Burkinabè ignore tout de la réglementation sur les pires formes de travail des enfants.
Au Burkina Faso, plus de 40% des enfants travaillent, selon une enquête du ministère en charge du travail et de la protection sociale et de l’Institut national de la statistique et de la démographie, menée en 2022. En ce qui concerne les pires formes de travail des enfants, la même étude rapporte que 32 enfants sur 100 sont impliqués dans des formes de travail dangereuses, à savoir dans les mines, les champs, les rues et les foyers…
Un phénomène aux multiples conséquences
Au Pays des hommes intègres, est considéré comme un enfant tout être humain (fille ou garçon) âgé de moins de 18 ans. Même si la loi déroge à une exception ou elle permet à un enfant âgé de 16 ans de pouvoir signer un contrat de travail en bonne et due forme.
Les pires formes de travail exposent des enfants à de nombreux risques qui compromettent leur avenir et même leur croissance. Ces travaux touchent la santé physique et mentale des enfants, dit Aboudou Moumouni Kéré, coordonnateur du projet « Joining forces for Africa » : Agir contre le travail des enfants en Afrique, qui explique que les enfants victimes de ces formes d’activités sont exposés à des conditions de travail dangereuses qui, très souvent entraînent des blessures, des maladies diverses, chroniques et des troubles psychologiques.

Il révèle que les pires formes de travail interrompent chaque jour qui passe le cursus scolaire de nombreux enfants burkinabè.
« Les pires formes de travail sont à combattre sous toutes ses formes. De nombreux enfants sont victimes de prostitution ou d’autres formes d’exploitation sexuelle à cause de ces pratiques. D’autres sont forcés de travailler dans des conditions d’esclavage ou de trafic. Les enfants travailleurs sont souvent victimes de violences physiques et psychologiques », dénonce-t-il.
Il souligne que le travail précoce des enfants réduit les opportunités de ces derniers à prétendre à un emploi digne de ce nom parce que, justifie-t-il, le travail précoce impacte négativement la santé physique, voire intellectuelle des enfants et les empêche d’acquérir des « compétences nécessaires pour de futurs emplois ».
Le ministère en charge de la famille et de l’enfant est un acteur clé dans la lutte contre les pires formes de travail des enfants. Moumouni Kéré interpelle les acteurs étatiques et non étatiques afin qu’ils conjuguent leurs efforts dans la lutte contre la pratique des pires formes de travail des enfants qui, dit-il, constitue une « situation inacceptable et illégale ».
Selon lui, c’est maintenant qu’il faut agir pour protéger les enfants qui sont l’avenir de la nation.« La place de l’enfant n’est pas sur un site d’orpaillage ou dans un quelconque lieu de travail. La place de l’enfant c’est à l’école ou dans un centre de formation professionnelle pour l’accompagner à acquérir les compétences et aptitudes nécessaires pour être un adulte de demain, un adulte utile à sa société, un adulte capable de créer de la richesse et de la ressource pour sa famille et pour sa communauté », appuie-t-il.
Des solutions aux résultats encourageants
Pour Aboudou Kéré , en matière de lutte contre les pires formes de travail des enfants, beaucoup reste à faire au regard des actions déjà menées par l’Etat burkinabè et ses partenaires. Il informe qu’une autre étude menée récemment dans les régions du Centre et du Centre-Nord, les zones d’intervention du projet « Joining forces for Africa » fait ressortir que 49% des enfants croupissent sous le joug des pires formes de travail.
Il confie que pour y remédier, il faut à agir à trois niveaux. Il s’agit notamment du niveau micro qui permet, explique-t-il, d’intervenir directement auprès des victimes que sont les enfants, les parents puis les communautés. « Nous avons trois actions principales. Nous faisons du retrait et de la réinsertion des enfants dans le système scolaire afin de donner la chance à ceux qui ont encore la possibilité d’aller à l’école de se construire des compétences afin d’espérer se réinsérer », complète-t-il.
Il relève que pour les enfants qui sont dans une situation ne leur permet plus d’aller à l’école, ils sont placés dans des centres de formation professionnelle. « Ce placement se fait auprès des centres de formation professionnelle ou auprès de maîtres artisans. Ces actions visent à permettre à ces enfants d’avoir un métier pour faciliter leur insertion sociale et professionnelle », explique-t-il.
Pour un enfant ayant au moins 13 ans, la loi lui permet d’exercer des travaux légers. On entend par travaux légers, « tout travail qui ne présente aucun danger pour la santé et le développement de l’enfant, et qui ne l’empêche pas d’aller à l’école ou de bénéficier de sa formation ».

Cependant, l’employeur est tenu à l’obligation d’obtenir l’autorisation des parents de l’enfant au préalable. Et à cet effet, la loi fixe un certain poids que l’enfant ne doit pas dépasser dans l’exercice de son travail. Ce poids varie en fonction du sexe de l’enfant. Les charges autorisées pour les garçons sont supérieures à celles des filles.
« Cela est fait pour protéger la santé sexuelle et reproductive des filles », dit Issouf Ouédraogo, inspecteur du travail à la Direction de la lutte contre le travail des enfants au Ministère de la Fonction publique. Il signale que ces formes de travail peuvent avoir des répercussions sur la santé sexuelle et reproductive des jeunes filles.
Protéger la santé physique et mentale des enfants
Ouédraogo rappelle qu’à travers un décret, le Burkina Faso fixe la liste des travaux considérés comme des dangereux interdits aux enfants et la limite des charges que ces derniers ne doivent pas dépasser en fonction de leur âge. Il fait savoir qu’un enfant (garçon) qui travaille par exemple, avec une brouette ne doit pas transporter une charge au-dessus de 40 kilos. Et si c’est une fille, la charge ne doit pas dépasser 30 kilogrammes.
Aussi, un enfant ne doit travailler plus de 4 heures et demi par jour. Et il ne doit pas également travailler plus de 14 heures par semaine. « En principe selon la disposition de l’arrêté 095 du 31 août 2023, portant dérogation à l’âge minimum d’admission à l’emploi et fixation des modalités d’exercice des travaux légers, un enfant doit travailler 4 heures et demi par jour sans dépasser 14 heures par semaine », précise l’inspecteur du travail.
Outre le nombre d’heures de travail qu’un enfant ne doit pas excéder par jour ou par semaine, Issoufou Ouédraogo indique par ailleurs que la loi stipule qu’un enfant ne doit pas travailler les dimanches, les jours fériés et de fêtes légales et même pendant certaines heures.« Également, l’enfant ne doit pas travailler entre 20 h et 8 heures », soutient-t-il.

Mais attention ! Prévient Issouf Ouédraogo. Quand la loi mentionne qu’un enfant ne doit pas travailler les jours fériés et autres, il ne s’agit pas des travaux socialisants qui sont exécutés par un enfant dans le cadre de son initiation à la vie en société, à titre d’aide ou d’assistance familiale qui ne nuit pas à sa santé, à sa moralité, à sa sécurité et à son instruction. Ces travaux peuvent être entre autres : faire la vaisselle ou autres petites tâches ménagères qui contribuent à son éducation et à sa formation à la vie en société.
Et Harouna Kafando, inspecteur d’éducation spécialisée en service au ministère en charge de la famille et de l’enfant explique que leur action est plus portée sur la sensibilisation afin que les enfants ne puissent pas se retrouver un jour, « dans les bras d’exploitants qui peuvent les conduire vers les pires formes de travail ». Il signale que lorsque les autres acteurs comme le ministère en charge du travail ou les FDS arrivent à intercepter des enfants victimes des pires de travail, ils sont référés à leurs services pour un suivi et un accompagnement adéquat.

« Nous avons des centres de prise en charge, de placement, nous avons aussi des collaborateurs au niveau des ateliers de formation où l’on place ces enfants pour poursuivre une formation », précise-t-il. D’un ton ferme contre le travail précoce des enfants, M. Kafando martèle qu’une famille ne doit pas bâtir l’approvisionnement de sa pitance sur l’exploitation de enfants.
Et le contexte sécuritaire du Burkina Faso, ne doit pas servir de pièce tenante pour qu’un enfant soit livré à l’exercice de pires formes de travail. « Lorsqu’un enfant est victime des pires formes de travail, mais que cet enfant avec ce travail arrive à subvenir aux besoins de la famille, nous avons des mécanismes d’accompagnement de cette famille à travers des AGR (activités génératrices de revenus).
Mais il faut que l’enfant soit retiré de ce milieu nocif et placé dans un cadre normal d’apprentissage, et accompagné même pour son installation afin que la famille puisse toujours bénéficier de cet enfant », assure-t-il.
Une pratique solidement ancrée dans les cultures
Engagé dans la protection des enfants, le Commissaire principal de police, Moise Ouédraogo, chef de la division de la protection de l’enfance fait comprendre que les pires formes de travail des enfants sont intimement liées aux questions de la traite des personnes. La crise sécuritaire et la situation socio-économique difficiles sont des causes de ce phénomène, selon lui.
« Les enfants sont d’abord arrachés à leurs parents, à leurs familles d’origine pour être convoyés sur des sites de certaines zones où au départ, on leur fait comprendre que c’est pour leur bien et ça finit par des situations d’exploitation. Et de ces exploitations, on peut citer aussi des pires formes de travail des enfants », explique-t-il.

Selon le Commissaire Ouédraogo, généralement les enfants victimes de ces formes dangereuses d’activités travaillent non seulement dans les pires formes de travail mais aussi, sont exploités. Et les revenus, confie-t-il, sont partagés entre les personnes auteures de ces exploitations d’enfants.
Il explique que la Police nationale dans une posture de prévention lutte contre le trafic des enfants c’est-à-dire le fait de convoyer les enfants de façon irrégulière d’une zone à une autre. «Dans les postes de contrôle, on descend les enfants, on demande leur zone de provenance et on se rend compte souvent que les enfants destinés à aller dans des sites surtout d’orpaillage ou dans des zones agricoles où ils subissent généralement les pires formes de travail », admet-il.
Le commissaire Ouédraogo avoue que lorsqu’ils interceptent des enfants à destination de ces zones, ils les font retourner à leurs parents. « On travaille en étroite collaboration avec les services de l’action sociale dans le cadre de la lutte contre les pires formes de travail des enfants.
Et il faut dire que nous travaillons avec le ministère en charge du travail qui est en quelque sorte le service chargé d’inspecter et de constater ces infractions par rapport aux pires formes des enfants », dit-il.
La loi prévoit de lourdes peines contre les auteurs
Ahmed Ouattara, procureur du Faso près le Tribunal de grande instance de Léo rappelle que le fait de transférer un enfant d’un lieu à un autre, de l’héberger ou de l’accueillir afin de l’exploiter sur le plan du travail est constitutif de traitre de personnes. Et la traitre des personnes, selon M. Ouattara, est punie par la loi d’une peine d’emprisonnement qui court de 5 ans à 10 ans et d’une amande de 1 millions à 5 millions de FCFA.
« C’est ça la fourchette de peine minimale pour toute personne auteure de traite de personnes que ce soit à l’égard d’un mineur (plus de 15 ans) et d’un majeur. Spécifiquement pour le cas des mineurs, il faut savoir que le fait que l’intéressé soit mineur joue sur la constitution de l’infraction.
Puisque pour le cas des majeurs, il faut une certaine tromperie qui va déterminer le majeur à suivre l’auteur de traite de personnes dans un lieu donné où il sera exploité, ce qui n’est le cas des mineurs où on n’a pas besoin d’une tromperie. C’est le cas typique des filles nigérianes qui sont convoyées dans d’autres pays à des fins d’exploitation sexuelle. Souvent on leur fait croire qu’on les amène en Europe mais finalement elles se retrouvent dans d’autres pays africains », illustre-t-il.
Le procureur du Faso près le Tribunal de grande instance de Léo précise que si un mineur qui a moins de 15 ans est victime de traite de personnes, l’auteur des faits encourt une peine d’emprisonnement de 11 à 21 ans et d’une amende de 2 à 10 millions de FCFA. « Également même s’il s’agit d’un mineur de plus de 15 ans qui a été exposé aux pires formes de travail, dans ce cas également la peine encourue est de 11 à 21 ans et d’une amande de 2 à 10 millions de F CFA contre l’auteur des faits », conclut-il.
Willy SAGBE
Burkina 24