Gouvernance au Burkina : « Il n’y a pas d’avancées » (Me Kam)

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Août 2013 – août 2018, le mouvement Balai citoyen a cinq (5) ans de vie. Très actif dans la lutte contre la modification de l’article 37 et contre la mise en place du Sénat, le Balai citoyen a participé fortement à l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 qui a conduit à la chute de l’ancien Président du Faso, Blaise Compaoré. Le 30 août 2018, l’un des porte-paroles de l’organisation de la société civile, Me Guy Hervé Kam, a fait le point de la vie du mouvement à Burkina 24. En sus de ce bilan, il a été assez critique envers la gouvernance du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP).

Burkina 24  (B24) : 5 ans déjà, que retenir de vos actions ?

Me Guy Hervé Kam (Me Kam) : C’est l’enthousiasme et l’espoir qu’il a suscités depuis sa création. C’est aussi l’enthousiasme et cette confiance qu’il continue d’avoir au sein de la population, au sein de ces Burkinabè intègres qui sont préoccupés par le devenir de notre pays. Ces Burkinabè, nous les rencontrons lors de nos activités et nous voyons ce qu’ils ont comme sentiments à l’égard de ce mouvement.

Cinq ans, notre engagement c’était d’apporter le changement de comportement dans l’esprit des Burkinabè. C’était de faire en sorte que chaque burkinabè, où qu’il se trouve se dise qu’il est un acteur du développement de ce pays, se dise qu’il est partie prenante et non dire que les politiciens doivent faire le travail pour le pays. A partir de ce moment, il fallait obtenir un engagement, pas un engagement monnayé, mais conscient. Mais au bout de cinq ans, nous n’avons pas encore tout fait. Qui peut tout faire en cinq ans ? Mais au regard de l’enthousiasme avec les jeunes, on peut dire qu’il y a de l’espoir.

Pour nous, cinq ans, c’est beaucoup, mais c’est passé. Le plus important, ce n’est pas ce qui est passé. Pour le passé, on va parler de l’insurrection, on va parler de la résistance victorieuse au putsch. Il faut regarder vers l’avenir. Quelle contribution nous pouvons avoir sur le changement quotidien des Burkinabè. Aujourd’hui, c’est cela qui préoccupe le Balai citoyen.

B24 : Quelle a été la plus grande victoire du Balai citoyen d’une part et d’autre part, votre plus grand échec ?

Me Kam : Lorsque vous regardez dans les textes fondateurs du mouvement, l’un des objectifs c’était de lutter pour l’alternance. Aujourd’hui, nous pouvons dire que cet objectif est atteint. Le régime de Blaise Compaoré est parti, on a un régime qui a été élu en 2015 et personne au Burkina ne peut penser que ce régime va mettre un frein à l’alternance. L’alternance est devenue aujourd’hui une composante essentielle du jeu politique burkinabè. De ce point de vue, sans fausse modestie, c’est la plus grande victoire que le peuple burkinabè a pu avoir. Et lorsque ce peuple luttait, le Balai citoyen était parmi donc il peut s’en enorgueillir.

Vous avez posé la question du plus grand échec. Vous savez, chaque échec sur un sujet donné reste important. Nos échecs sur le terrain, c’est par rapport aux objectifs internes que nous-mêmes nous nous sommes fixés et que nous ne sommes pas parvenus à atteindre. On visait l’installation dans les 365 communes du Burkina, au moins un club cibal (du Balai citoyen, ndlr). Cet objectif n’est pas atteint.

Mais il faut aussi savoir que nous travaillons avec nos moyens. Contrairement à ce qui peut se dire, le Balai citoyen depuis sa création a travaillé sur des moyens propres qui résultent de la contribution de ses membres, de ses sympathisants. Les seules subventions que nous avons obtenues, ce sont celles de la CENI obtenues en 2015. Ensuite des subventions de Diakonia dans le cadre de Présimètre. Mais nous ne désespérons pas car nous disons que notre force est notre nombre comme le dit notre slogan.

« L’aura que notre mouvement a pris aujourd’hui ne nous autorise pas à faire du n’importe quoi »

B24 : On voit que le Balai citoyen n’est plus aussi présent. Est-ce que le Balai citoyen a finalement été balayé après l’insurrection ?

Me Kam : Avant de répondre à la question, je vais imager. Il y a deux mois, quand vous ouvrez une radio, une télé, un journal, c’était le football. Partout, on ne parlait que de football. Mais c’était le mondial. Le mondial est fini, est-ce que le football a disparu ? On n’en parle plus, mais le football n’a pas disparu. C’est exactement la même chose. La Balai citoyen a été créé en 2013 à un moment où nous avions un objectif qui est le dernier des trois objectifs qui dit : « lutter pour l’alternance au Burkina ». La lutte a été concentrée pour l’alternance et des gens ont mis entre parenthèses leur vie, leurs activités professionnelles pour s’y consacrer. C’est tout à fait normal qu’en ce moment, on entende le Balai citoyen partout.

A partir de 2014, il y a une échéance annuelle. La durée de la Transition, c’est un an. Il faut forcement que cette Transition réussisse. Si elle échoue, c’est un retour en arrière. Dieu merci, là encore, ça a réussi. En 2015, un nouveau régime est élu. Nous pensons que la démocratie, à partir de ce moment, fonctionne. Un régime politique peut être bon ou mauvais, mais ce sont les électeurs qui sanctionnent.

A partir de ce moment, notre travail est un travail de sensibilisation, de veille, de dénonciation et de proposition. Les gens font la comparaison entre ce que nous faisions en 2014 et 2015 et ce que nous faisons aujourd’hui tout en oubliant que le contexte a changé.

Le Balai citoyen organise, mais quotidiennement, des activités de formation, de sensibilisation avec des meetings-concerts partout au Burkina. Mais vous-mêmes journalistes, ça ne vous intéresse pas beaucoup.  Parce qu’en 2014, la modification de l’article 37, si le Balai citoyen partait à Diapaga, vous alliez suivre parce que c’était une actualité dominante. Mais aujourd’hui, si le Balai citoyen va faire une conférence à Bogandé, ça ne vous intéresse pas. C’est ça la réalité.

B24 : Vous avez répondu à une partie de la prochaine question. Actuellement, que fait le Balai citoyen dans la ligne de ses objectifs ?

Me Kam : Actuellement, nous avons beaucoup d’activités. Nous travaillons par exemple à la gestion de la paix. Avec le développement des groupes Koglweogo, le Burkina a connu un autre fait de société. Le Balai citoyen, avec l’appui de l’Institut américain pour la paix, travaille sur un projet de gestion communautaire de la paix. Nous unissons les Koglweogo, les forces de l’ordre, les coutumiers, les religieux pour que ces groupes puissent prendre en charge la gestion de la sécurité.

Dans le même temps, nous travaillons pour l’engagement des jeunes dans le suivi des politiques publiques. Et dernièrement, nous sommes en train de travailler avec l’Assemblée nationale et Oxfam international dans un projet que nous appelons ‘’Alliance jeunes parlementaires’’. Ce projet consiste à réunir des jeunes de communes différentes autour des députés pour former ces jeunes sur le travail parlementaire et faire d’eux, des acteurs du travail parlementaire.

Outre ces activités normales, sur tous les sujets importants de ce pays, nous essayons de nous retrouver et de donner notre lecture. Mais les gens ont l’impression que nous prenons trop le temps, quand c’est chaud, il faut réagir. Nous refusons de réagir quand c’est chaud parce qu’il faut comprendre tous les sujets avant de nous prononcer. Il ne s’agit pas de sortir dire des choses et de revenir faire des mea culpa. L’aura que notre mouvement a pris aujourd’hui ne nous autorise pas à faire du n’importe quoi. Ce que nous disons doit être responsable.

B24 : Concernant le Code électoral, il y a eu le débat sur le vote des Burkinabè de l’étranger en ce qui concerne plus précisément l’utilisation de la carte consulaire. Pensez-vous comme l’Opposition que le pouvoir veut exclure des Burkinabè de l’extérieur ? 

Me Kam : Les politiciens, toute tendance confondue, majorité comme opposition, ont pourri le débat, ont dénaturé le débat.

Vidéo – Code électoral : Quand Me Kam tacle les politiciens

Burkina 24

B24 : Mais on pourrait penser que ce débat sur la nationalité est pernicieux. Ne peut-il pas être dangereux pour les Burkinabè vivant à l’étranger ?

Me Kam : Oui mais ce n’est pas parce que la plaie fait mal qu’on ne la soigne pas. On peut jouer à la politique de l’autruche. C’est des sujets sensibles, on n’en parle pas. Mais, tout sujet sensible a son effet pervers. Le jour où l’effet pervers se pose, on fait comment ? Il faut affronter les problèmes, il faut discuter, il faut trouver les solutions juridiques, politiques et on avance.   

B24 : Il y a presqu’une année de cela, deux de vos leaders (Sam’s K Le Jah et Smockey) avaient été menacés. Quelle a été la suite donnée à ces menaces ? Des actions judiciaires ont-elles été entamées ?

Me Kam : On savait pertinemment d’où venaient les menaces. Elles ont été rapportées par des personnes qui étaient présentes quand ça se passait. Lorsque nous avons été informés, nous les avons rapportées à qui de droit. Mais vous savez bien que sur ces questions, tout ne se règle pas forcement par des procédures judiciaires. Des dispositions ont été prises pour protéger nos camarades et Dieu merci, jusqu’à présent, ces menaces n’ont pas été mises en exécution. Nous espérons que ceux qui proféraient ces menaces sont revenus à la raison.

 B24 : De qui provenaient ces menaces ?

Me Kam : Je ne peux pas vous le dire. Mais ce ne sont pas des menaces qui ont été faites sous cagoules. A l’époque, des moyens avaient été remis à certaines personnes pour perpétrer ces violences. Mais ça se faisait que cela se passait devant des sympathisants du mouvement et on a donc pu avoir l’information.

B24 : Le procès de l’insurrection populaire, c’est le statut quo pour le moment. Quel commentaire en faites-vous ?

Me Kam : Je ne sais pas ce que fait la Haute cour de justice dans le cadre de la préparation du procès de l’insurrection, mais étant moi-même acteur judiciaire, je comprends aisément que même si le dossier était prêt, il est matériellement impossible de programmer un procès de la taille du procès de l’insurrection au même moment que se déroule le procès du putsch. Ce n’est pas possible. On n’a pas assez d’acteurs judiciaires pour faire ces deux procès en même temps. Dans le procès du putsch, vous avez plus de 100 avocats qui sont impliqués et ça va être la même chose au niveau du procès de l’insurrection.

Autrement, le dossier était prêt puisqu’il était déjà venu en jugement. Il y a eu des questions de procédures qui ont apporté la relecture de la loi sur la Haute cour de justice qui a d’ailleurs été attaquée par un certain nombre de ministres devant la Cour de justice de la CEDEAO. Mais la Cour de la CEDEAO a dit que ces modifications étaient conformes.

B24 : Le procès du coup d’Etat se poursuit. Le studio Abazon avait été atteint par une roquette. Qu’attend le Balai citoyen de ce procès ?

Me Kam : Pour le Balai citoyen, ce procès est une page très importante de l’histoire de notre pays. Pour nous, il devait servir à gravir deux marches dans la marche générale vers la réconciliation. Les deux marches sont la justice et la vérité. Comme je l’ai toujours dit, quand on parle de vérité, on parle de vérité des faits. On ne parle pas de la vérité de justice parce que la vérité judiciaire n’est pas forcement la vérité des faits. Ce qui nous intéresse en tant qu’organisation, c’est la vérité des faits.

Malheureusement, depuis le début du procès, on est légitimement fondé à se poser des questions sur : ‘’est-ce qu’on aura la vérité des faits ?’’. On se rend compte que la plupart des accusés se cachent, mal d’ailleurs, derrière les ordres qu’ils auraient reçus comme si le militaire avait un encéphalogramme plat. Ça ne permet pas d’avoir la vérité.   

B24 : Parlant de réconciliation nationale, certains estiment qu’il faut aller au-delà de la voie judiciaire et permettre aux différents acteurs de se rencontrer et de se réconcilier. Qu’en pensez-vous ?

Me Kam : Malheureusement, ceux qui disent cela ne sont pas des gens qualifiés pour la réconciliation. Quelqu’un qui n’a été victime de rien et qui dit, laissez la justice et allons à la réconciliation, de quelle réconciliation parle-t-il ? Les premiers acteurs de la réconciliation, ce sont les victimes. Pensez-vous vraiment qu’il est décent de dire à une victime, allons à la réconciliation sans passer par les marches vérité et justice ? C’est impossible !

Le Pr Ki-Zerbo avait dit qu’il n’y aura pas d’amnistie-amnésie. L’amnistie en droit, c’est le pardon. Mais ça ne se fait pas sur l’amnésie. On doit savoir ce qui s’est passé et courageusement décider de pardonner. Ceux qui disent ça, ce sont des politiciens souvent en manque d’inspiration, qui veulent faire passer tout ce qui s’est passé au Burkina en perte et profit, de blanchir tout le monde. Non, ça ne peut pas se passer comme ça. On ne bande pas une plaie puante et penser que ça va guérir. Il faut la traiter d’abord.

B24 : Que pense le Balai citoyen de la gestion du pouvoir ?

Me Kam : Le problème aujourd’hui du pouvoir du MPP, c’est comme le problème de la plupart des pouvoirs africains. Dès qu’ils sont élus, au lieu de penser à gouverner, ils pensent à se faire réélire. Donc, quand on pense à se faire réélire, on ne travaille pas sur du durable, on travaille sur du cosmétique, pour paraître, de façon à avoir les voix des électeurs.

Vidéo – Le problème du pouvoir du MPP selon Me Kam

Burkina 24

Propos recueillis par Ignace Ismaël NABOLE

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Ignace Ismaël NABOLE

Journaliste reporter d'images (JRI).

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