Dans l’antre des cérémonies funéraires à Toma

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Toma, chef-lieu de la province du Nayala ne fait pas la ville morte. En dépit de la situation sécuritaire délétère, Toma ne déleste pas. Parmi les moments majeurs d’ambiance se positionne l’organisation des funérailles. Mais au-delà du folklore, les funérailles sont remplies de symbolisme. Les funérailles font partie intégrante du processus de deuil en pays San. La cohésion, la tolérance religieuse, la résilience, etc… y trouvent leurs comptes. Ce sont des moments qui ne passent pas inaperçus dans la cité de Toma où tradition et modernité font bon ménage. Les différentes croyances aussi. Reportage ! 

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C’est un dimanche soir de mi-janvier dans les rues de Toma. La ville est mouvementée. Le « Cinq heures » brouillonne de monde. Toma semble sur ces jours de fêtes. Le bruit se fait entendre de part et d’autre. Entre temps, tel un carnaval, une dizaine d’hommes, suivis de quelques femmes en groupe traversent la voie.

Aux lèvres, des flutes traditionnelles en bois. Des étoffes en forme de queue en mains, ils avancent en rang serré, aux pas bien ordonnés. Des griots sont devant. Ils jouent et se déploient avec dextérité. Des cris de guerre, de joie, s’accompagnent de pas de danse dans un rythme cadencé.

Parade d’un groupe de flutiste pour aller dans une cérémonie de funérailles

C’est un spectacle bien orchestré. Cette caravane ne passe pas inaperçue. Nous suivons le groupe aux pas. De temps à autre, ils font un arrêt et l’ambiance monte d’un cran. Les tam-tams raisonnent plus fort et les pas de danse s’accentuent. Des badauds suivent également et s’exécutent en imitant les pas des danseurs. Ce sont de curieux innocents. Mais, ils sont à l’école sans le savoir. Ils aiment s’offrir en spectacle. Et c’est bien beau.

« Nous partons saluer dans des funérailles »

Pourtant, ce spectacle folklorique revêt d’un grand symbolisme. « Nous partons saluer dans des funérailles. C’est une de nos belles-mères qui est décédé. Comme la tradition l’exige, nous partons saluer pour apporter notre compassion et notre solidarité », nous introduit Évariste Zerbo, le chef du peloton.

D’ailleurs, il est initiateur de ce groupe de flutistes familial, créé pour accompagner la famille Zerbo lors des cérémonies sociales. Il n’y a pas de caractère sacré. Il suffit d’apprendre à souffler, selon ses dires. « Nous sommes chrétiens.  Il y a des rites, on ne fait pas. Nous aussi on a créé ce groupe de flutistes dans notre famille pour accompagner nos évènements. Sinon on est venu seulement ambiancer », explique-t-il.

Evariste Zerbo

Le groupe se dirige vers une cour d’en face. Arrivé sans attendre, un garçonnet sort et prend la devanture en direction des lieux de funérailles. « Nous sommes venus chercher un témoin chez nos tuteurs », nous souffle Évariste Zerbo qui marche en guidant la trajectoire du groupe. L’un d’eux porte un cabri sur le coup.

Nous trottons toujours. Un quart de tour sur un pan coupé, voilà une immense foule. C’est ici. Une fois dans la cour, c’est la cacophonie musicale. Les tam-tams ronronnent de partout, les flutes traditionnelles pleuvent. Ils sont une dizaine de flutistes et de joueurs de tam-tams. Chaque groupe a un lien avec le défunt. Ici, ça se passe comme ça.

Un instant de fraternité entre les familles qui se retrouvent

C’est à l’allure d’une fête populaire. Nous sommes de plain pied dans les funérailles de dame Foro. Décédée juste la veille à l’âge de 93 ans, selon les siens. C’est avec des cris et danses que le groupe s’engouffre dans la cour de la défunte juste à la porte de sa chambre.

Après les civilités, le groupe ressort pour se diriger vers deux hommes assis sous un hangar. Le cabri est offert après des civilités. Quelques billets de banque aussi accompagnent l’offre. Après quoi, c’est reparti pour l’ambiance.

L’ambiance dans une grande foule

Les groupes se suivent et c’est presque le même scénario. Ils boivent du dolo rouge, ils dansent, ils se complimentent, sous le regard de la famille nucléaire de la défunte. C’est une occasion de retrouvailles, par ricochet un instant de fraternité entre les familles qui se retrouvent.

Entre temps, un autre groupe attire notre attention. Au milieu d’eux, des ustensiles de femmes sont déposés. Des objets traditionnels qui ont trait à la féminité en pays San. Ce groupe joue et chante les louanges de la défunte. Tout est symbolique. Il faut être un averti pour comprendre le message.

L’on se sent dans un fourretout. Des jeunes escaladent des murs, le tout corroboré de cris de guerriers. Comme quoi, pour exprimer sa promptitude à intervenir pour protéger la belle famille. Ce sont également des beaux de la famille Foro.

Si dame Foro était de confession catholique, les funérailles dont nous assistons relèvent de la coutume. C’est aussi une pure expression culturelle. Nous profitons engager une discussion avec l’un des fils de la maison, P Foro.

Il lui revient avec ses frères de la grande famille Foro d’organiser les obsèques de la vieille dame. Par moment, un homme s’introduit sans s’annoncer. « Nous sommes les petits enfants de la défunte. Mais j’ai perdu mes parents. Sinon c’est avec des tam-tams et une chèvre que nous devrons arriver ici. Nous sommes les enfants de Nakié venus de Basnéré pour saluer », explique-t-il en tendant quelques billets symboliques au collecteur qui prend et note dans un cahier déposé pour la cause.

 « Ceux qui nous ont honorés aujourd’hui, demain nous sommes obligés de les honorer » 

Ce geste est censé être fait en toute discrétion. Mais, il faut le noter pour la famille afin de pouvoir faire les comptes en toute transparence. Aussi, c’est pour constituer des notes d’archives. « Ceux qui nous ont honorés aujourd’hui, demain nous sommes obligés de les honorer à leur tour. C’est comme un crédit », indique P. Foro.

Mais pour ces habitants, le caractère traditionnel de l’évènement n’est pas en contradiction avec la liturgie catholique. « Les Sanan (Samo) disent, c’est naitre trouver, mourir laisser. Nous sommes nés trouver nos grands-parents faisaient. Nous, on ne peut pas supprimer ça. Sinon il y a des gens qui ne font pas les funérailles, ils font juste une messe. Il y a d’autres qui ne jouent pas de tam-tams », nous laisse entendre monsieur Foro. Ambiance dans cette vidéo… 

L’organisation des funérailles à Toma, c’est aussi l’expression de la solidarité familiale. Pour cette vieille qui n’a pas son propre fils en vie, c’est la grande famille Foro qui prend en charge l’organisation des obsèques. « Nous sommes 14 fils de la famille Foro qui organisent les funérailles ». 

Donc, une cotisation a été instaurée à l’occasion. La somme de 2.500 F CFA est demandée aux membres concernés. Cette somme, selon Foro, sert à la prise en charge des griots. « C’est dans cette somme on a acheté 20 bidons de dolo », ajoute-t-il.

Lors des funérailles à Toma, le dolo de sorgho rouge ou encore tchapalo coule à flot. Mais bien de choses se modernisent. Les bidons et les gobelets en plastiques ont remplacé le canari et la calebasse. Ces objets classiques semblent désuets et passent sous les résidus de l’histoire.

D’ailleurs, les adeptes du dolo rouge semblent beaucoup se convertir à la bière. Mais quoi qu’on dise, les cabarets ne désemplissent pas. Les vrais fidèles reviennent toujours. Même aux pas de tortue, les choses se modernisent sous l’œil passif des conservateurs.

« On enterre, le lendemain net, ce sont les funérailles »

La famille Foro a voulu faire les funérailles subitement la veille de l’enterrement pour faciliter les déplacements aux proches de la famille venus de loin. « C’est la tendance aujourd’hui. Il y a beaucoup de familles, aujourd’hui on enterre, le lendemain net, ce sont les funérailles. Maintenant, fin novembre qui vient on peut demander une messe de requiem ».

La messe de requiem est une cérémonie catholique. Mais à Toma, les deux mondes s’embrassent sans heurts. La tradition et la religion catholique pratiquée par plus de 90 % de la population de Toma cohabitent. Les pratiques coutumières côtoient les rites catholiques. Même si ce n’est pas forcément l’avis de l’Église, la réalité est telle. C’est d’ailleurs un sujet sensible qui alimente les discussions chez les ecclésiastiques.

« Ce sont des questions très délicates ici. Ça dépend de la qualité des personnes que vous avez interrogées. Entre des gens de tendances traditionalistes et ceux de tendances à soutenir la tradition de l’Église, ça peut différer », nous répond un responsable de l’Église sans vouloir se prononcer en détails.

Il est donc difficile pour ces populations de pratiquer le monothéisme. Ils concilient la tradition africaine et les religions modernes. « Sinon dans les normes on doit choisir un seul chemin. Mais ce que nous, on fait, c’est la tradition. Maintenant, on repart à l’église encore, c’est mélangé. Même dans la tradition, il y a des choses de la tradition on ne fait même pas. Sinon, nous les enfants avant de sortir, on doit égorger une chèvre. Ce sang là signifie beaucoup de choses. 

Mais on ne fait plus ça. On prend l’animal vivant pour donner aux griots. L’église n’est pas contre. Au contraire ça arrange l’église car l’église s’est basée sur la tradition. L’église de Toma même est construite dans un lieu sacré », récite-t-il.

Cette cérémonie de funérailles est bien festive mais tout trouve justification dans la tradition. « On est né trouver ». Il faut reconnaitre que ce sont des moments de grandes ambiances qui donnent vie à la ville de Toma et sa vaillante et résiliente population qui ne désenchante pas.

« C’est des deux côtés, on jongle sinon l’Africain n’a pas une religion fixe » 

Il y a une leçon de tolérance religieuse et de cohésion à tirer. « C’est la tradition. Qu’est-ce qu’on doit faire ? Si on doit moderniser, qu’est-ce qu’on fait ? On doit arrêter de danser ? Quand même il y a d’autres qui décident de ne pas danser. Ils viennent avec leur argent, leur animal et ils repartent.  

Et nous, on n’est pas contre, car ils ont suivi leur religion. Parmi nos frères là, il y a un qui est protestant. Maintenant il donne sa contribution. À la fin, nous qui avons cotisé, on s’assoit encore, on redistribue les dons qu’on a reçus entre nous. Mais le protestant, il refuse de prendre ce qu’on doit lui réserver. Sinon en cas de décès, il contribue pour ne pas se mettre carrément de côté. Sinon si tu quittes la famille tu deviens quoi ? », finit-il par s’interroger.

Des images de la défunte accrochées au mur à l’entrée de la cour

La tradition ne doit pas se perdre, selon P Foro. « On essaie de préserver certaines lignes pour qu’on ne puisse pas se perdre. On est venu trouver donc on fait même si ce n’est pas comme avant, d’ailleurs ça ne peut plus être comme avant. C’est des deux côtés, on jongle sinon l’Africain n’a pas une religion fixe. Même si tu pries comment, à la longue, un jour tu peux te retrouver chez le marabout. Ce sont les réalités comme ça », termine-t-il.

Nous sommes au crépuscule mais quelques groupes animent toujours. La nuit tombée, les chansonnières traditionnelles prennent le relai jusqu’à l’aube. À ce niveau, il faut noter que la situation sécuritaire a mis une injonction. Désormais, on ne peut plus excéder 21 heures.

En attendant une messe de requiem pour le repos de l’âme de la défunte, qui se programme en novembre par l’église, les acteurs ont honoré le volet coutumier. Le tout, au nom de la cohésion et du vivre-ensemble…

Akim KY 

Burkina 24 

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