Burkina Faso : Dounkou, un village fantôme dans le Sourou

La province du Sourou n’est que l’ombre d’elle-même. Insécurité grandissante. Séries de déplacements de populations. C’est le quotidien des populations avec pour seule destination : Tougan, le chef-lieu de la province, dans la région de la Boucle du Mouhoun. L’horreur est ce que l’on peut qualifier d’épisode de Dounkou. Ce village du département de Toéni, autrefois habité et animé, s’est vidé de sa population. Les témoignages des déplacés internes et des acteurs de leur prise en charge s’entremêlent. Que d’émotion… Reportage ! 

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En contrebas de la route, dans un secteur dormant de murs délabrés, de hautes tentes festonnées ça et là laissent entrevoir un chemin en pente qui mène à une terrasse chargée de bidons et de marmites vides. C’est ce qui reste dans la cour de cette famille anonyme, contrainte de prendre ses jambes à son cou, et aujourd’hui appelée quelque part dans le pays : déplacés internes.

Menace, tuerie, incendie d’établissement scolaire et de service public, usurpation de biens privés, prise en otage du réseau routier, saccage d’antenne de réseau téléphonique, sabotage d’installation hydraulique, ont eu raison des habitants. Le Sourou en est, pour la ville de Tougan, à 12.923 personnes déplacées internes, selon le rapport du Conseil National de Secours d’Urgence et de Réhabilitation (CONASUR) du 28 février 2022.

Auparavant, en parfaite symbiose avec leur environnement, plus de 5.000 âmes partageaient le sentiment d’appartenir au même Dounkou, village du département de Toéni. Aujourd’hui éparpillée dans les quartiers de Tougan, cette population n’a pas encore digéré le choc d’un fameux vendredi 19 novembre 2021.

La population a été sommée de déguerpir dans un délai de 72 heures… Les bourreaux de Dounkou ont tenu parole. « On était dans notre village, on entendait seulement parler de la guerre jusqu’à c’est arrivé chez nous. Entre temps, ils (les hommes armés, ndlr) sont venus nous dire de déguerpir et laisser le village. 

« Ils ont brulé 9 greniers de mil de mon beau père »

Ils nous ont donné trois jours de partir. Les trois jours arrivés, ils sont vraiment venus à l’aube aux environs de 4 heures du matin. Ils ont fait crépiter des armes, enflammer les maisons et c’était la débandade. Ils ont chassé nos animaux, ramassé nos effets et brulé d’autres. 

Moi personnellement, je n’ai pas pu ramasser mes effets. Mon mil est resté là-bas, ils ont chassé mes animaux. Ils ont brulé le mil de certains sous leurs yeux, ramassé pour d’autres. C’est ça qui nous a emmenés à Tougan ici », relate, les yeux écarquillés Z. N, un homme de la soixantaine que nous avons rencontré dans un secteur de Tougan, sous le hangar de son hôte.

Z.G

Les langues se délient. Les témoignages vont bon train… « Ils ont brulé 9 greniers de mil de mon beau père. Aujourd’hui si tu lui rappelles cela il va se mettre à pleurer. Des hangars, les motos, les charrettes ont été brulés, il fallait être là pour voir. Ce qu’ils n’ont pas brulé, ce sont les ânes. 

S’ils viennent trouver un âne attaché sous un hangar, ils coupent la corde pour laisser l’âne partir avant de mettre le feu », s’est précipitée de lancer une dame assise sur une vieille natte, sans que l’on ne l’interroge… Ici, la parole s’arrache. Les mots défient la langue.

« Nous avons tout simplement fui pour nous sauver »

Ils sont désormais des centaines de chefs de famille, d’enfants, de femmes et de vieilles personnes sans abri, ni nourriture, ni vêtement pour certains, ayant fui la terreur des « HANI », entendez par là des « Hommes armés non identifiés ».

Et les animaux dans tout ça ? Qui a d’ailleurs les nouvelles des « crocodiles sacrés » de Dounkou, puisque seuls les humains ont pu sauver leur peau ? Mystère et boule de gomme !

« Notre peine est que nous voilà ici sans bétail, sans nourriture. Nos enfants ont faim sous nos yeux. Jusqu’à aujourd’hui, si on s’assoit, ça pèse sur nos pensées. On n’a pas à manger, à moins que les gens nous viennent en aide. Depuis que je suis venu, je suis dans la cour de mon tuteur. J’ai partagé les membres de ma famille dans les quartiers car il n’y a pas de la place ici », rajoute Z.G sans évoquer le sort des animaux… sacrés.

Les interrogations titillent l’esprit de cette population qui ne comprend plus rien. La succession des évènements rappellent les « Diallobés » dans l’ »Aventure ambiguë » de Cheikh Hamidou Kane. L’acte de vaincre sans avoir raison de ces hommes armés.

« Nous avons tout simplement fui pour nous sauver. On n’a vraiment pas compris le but. On a fui et beaucoup ont dormi dans la brousse », marmotte monsieur Z. G, le regard dirigé vers le néant.

« Est-ce que ce n’est pas le 15 novembre ? »

Fin mars 2022, il est 9h. Nous sommes dans une famille d’accueil à Tougan. Une dizaine d’hommes sont assis sous un hangar. Après le bruit de notre engin que nous nous empressons de parquer, un silence de mort règne. Comme si les « gens de la brousse » venaient de frapper encore…

Nous prenons langue avec le groupe assis sous le hangar. Mais très timidement. D’autres poussés, par le dégout de reparler de la situation, se retirent sans excuse.

Le choc est toujours vivant dans les esprits. Ce n’est d’ailleurs jamais simple de discuter avec des victimes toujours sous le choc… Une fois la confiance rétablie, certains optent de se prononcer sous couvert d’anonymat.

« Je ne me rappelle plus, on se cherchait seulement » ; « C’est aux moments des récoltes, d’autres même n’avaient pas fini complètement de récolter » ; « c’est dans le mois de novembre », « je pense que c’est le 15 novembre 2021 » ; « je ne me rappelle pas mais notre village a fui, ça vaut 4 mois aujourd’hui », « est-ce que ce n’est pas le 15 novembre ? ». Les réponses varient quant à la date fatidique, le début de l’épisode de Dounkou.

« Là où c’est plus traumatisant, c’est Louta, ils ont tué 13 personnes »

C’est avec juste raison. Que de mauvais souvenirs. La traversée s’apparente à une odyssée. Il nous faut arriver à l’action sociale pour avoir confirmation. « C’était le vendredi 19 novembre 2021 ». Les péripéties de la fuite ont semé le traumatisme chez bien de déplacés internes.

« Nous rencontrons souvent des déplacés qui sont traumatisés, qui ont fait face à la violence de la part des terroristes, que nous déferons chez un médecin psychologue sans frontière », indique Lassina Sougué, le Directeur provincial en charge de l’action humanitaire du Sourou.

« C’est plus traumatisant ce qui s’est passé à Louta. Ils ont tué 13 personnes, les gens ont pu les ramasser déposer dans la cour de la mosquée. Je ne pense pas si on a pu enterrer ses gens jusqu’à présent », déclare un témoin dudit village, la voix cassée.

Les témoignages fusent de partout, entremêlés de quelques minutes de silence, comme si le temps s’arrêtait pour que l’âme puisse se projeter dans ces souvenirs amers inoubliables.

« Il y a un gars qui, dans la fuite, a ramassé ses enfants mettre dans la charrette et attacher à la moto pour pouvoir aller vite. Mais la charrette s’est renversée. Les enfants s’en sont sortis avec plein d’égratignures », raconte une dame déplacée fuyant nos camera et micro.

« Ils sont cru que c’est à eux il s’adressait et ils l’ont fusillé déposer là-bas »

Le bilan de Dounkou n’est pas que matériel. « Ils n’ont pas tué quelqu’un à Dounkou le jour qu’on nous a chassés. Mais pendant l’hivernage, les terroristes et nos militaires se sont croisés dans la brousse. Quand ils ont fait cette guerre, les terroristes sont venus traverser notre village avec un véhicule. 

A la sortie du village en allant vers Dallo, ils sont allés tomber sur un de nos enfants qui ne se sent pas bien. L’enfant parlait en gesticulant. Ils sont cru que c’est à eux il s’adressait et ils l’ont fusillé déposer là-bas », se rappelle cet autre déplacé interne adossé à un mur.

Dans le sauve qui peut, G.L, s’est retrouvé avec une vieille femme abandonnée à elle-même qui est désormais auprès de lui. Cultivateur-éleveur, G.L est le chef d’une famille de 10 personnes. Il s’est retrouvé dans un secteur de Tougan sans le vouloir.

Visiblement surpassé par le poids des dépenses de la famille, même s’il témoigne avoir emporté avec lui ses biens. Il habite une vieille maisonnette de 16 tôles, qu’il loue à 2500 F CFA le mois en plus d’une petite tente offerte par les ONG.

Au moment où nous échangeons, G. L indexe une vieille femme assise sur un pagne près d’une cabane qui ploie sous le poids de l’âge. Avec un regard qui scrute l’environnement, la main sous le menton.

Il s’agit de dame D.S frisant 80 ans, « abandonnée » par son petit-fils, selon ses dires. Sieur G.L, voisin de cette vieille solitaire n’avait pas d’autre alternative que de l’emporter avec lui jusqu’à Tougan. Son témoignage dans l’élément vidéo ci-dessous 👇🏿

Si G.L a 10 personnes à sa charge, Z.N, également déplacé interne, lui, en a 14. Depuis leur arrivée à Tougan, ils reçoivent de l’aide de leur entourage, des parents résidants, de l’action sociale et des ONG qui agissent dans l’humanitaire. Mais ces familles, comme biens d’autres, sont loin d’être satisfaites, compte tenu de l’importance des besoins.

« On nous donne 50 kilogrammes, et c’est loin de suffire »

« L’aide là est insuffisante. Ils ont inscrit nos noms mais certains gagnent, d’autres ne gagnent pas. Dans le mois, on peut donner un ou deux sacs de 50 ou deux kilogrammes à certains, ou bien deux. En tout cas celui qui a eu 3 sacs, c’est qu’il a beaucoup eu », a fait savoir Z.N.

« C’est moi-même je paye la maison. Par rapport à la nourriture, c’est pour les huit enfants, ma femme et pour moi-même. On nous donne 50 kilogrammes, et c’est loin de suffire. Mais la vieille (D.S, Ndlr) comme elle n’a pas de papier, elle ne gagne rien. Nous sommes partis avec elle ça vaut trois fois, c’est à la toute première fois seulement qu’elle a eu », a fait savoir  G.L.

G. L

Même si les déplacés ont la volonté de s’émanciper il n’y a pas de quoi à s’y prendre. « Il n’y a pas grand-chose à faire comme travail ici à Tougan. C’est travail de banco que nous trouvons rarement à faire pour essayer de joindre les deux bouts. Nous voulons que la situation devienne stable pour retourner dans notre village », aspire G.L.

« On est devenu nombreux à Tougan. On ne trouve rien à faire, sinon tu n’allais pas nous trouver groupés assis. On a toujours peur car ce qui nous a chassés emmener ici est toujours là. S’il y a un changement, on repartira chez nous. Mais tant qu’on n’est pas rassuré c’est fini, il n’est pas question de retourner », arbore Z.N.

Il suffit d’un quart de tour pour remarquer des tentes installées sur les terrains et cours inhabités à travers la ville de Tougan. Il n’y a pas de camp d’hébergement de déplacés dans la ville. Déjà surpeuplée, la ville de Tougan continue d’accueillir le flux. Le Service de l’action sociale, et ses partenaires sont en première ligne pour apporter de l’assistance à ces milliers de déplacés.

Tente de déplacés internes à Tougan

« Les vivres ne sont pas ravitaillés périodiquement »

L’absence de site d’hébergement rend la tâche difficile pour les acteurs de la prise en charge. Mais l’action sociale de Tougan a sa stratégie. Les déplacés sont reçus par des familles d’accueil. Mais le service social a mis en place des points focaux pour les premières démarches.

« Les points focaux ont été mis en place par village qui s’occupe de l’enregistrement ». L’action sociale face à des milliers de déplacés, malgré le concours des partenaires, a du pain sur la planche, selon Salif Lingri, administrateur des affaires sociales, chef de service de la famille et de l’enfant à l’action sociale Tougan.

Locaux de l’action sociale Tougan

A la question de savoir si son département arrivait à satisfaire à la demande, monsieur Lingri s’écrie. « Non, non, non ! Il n’y a pas de stock permanent. On est obligé de prioriser ceux qui n’ont rien eu. Les vivres ne sont pas ravitaillés périodiquement. Et la plupart, c’était des ONG. Quand on envoie aussi les vivres ce n’est pas parce que votre magasin est vide que ça va revenir », souligne-t-il.

Les insuffisances persistent. Les « sans papiers », comme la vieille D.S, sont victimes de la mauvaise foi de certains résidents, déclare le chef de service . « Parce qu’il y a des autochtones qui se faisaient enregistrer comme des Personnes déplacées internes (PDI). Et c’est les mêmes personnes qui viennent les trouver au niveau des lieux de distribution et se plaignent qu’on donne à des gens qui ne sont pas des PDI. 

 Au moins, le papier ne va pas mentir. Pour pallier ce problème, ils ont désigné des points focaux par village. Des gens peuvent quitter Yéyéré à coté, parce que l’école est fermée, venir s’enregistrer pour prendre les vivres et puis repartir dans leur village », informe Salif Lingri.

« Ça veut dire qu’il y a un manque de solidarité entre eux-mêmes »

Les responsables reconnaissent des insuffisances, cependant, le manque de solidarité constitue une autre épine à retirer du pied. « Les nouveaux généralement, ils n’ont pas de vivres. Mais les anciens, dans vos promenades, si vous avez l’occasion de voir dans leurs tentes, vous allez voir chez d’autres, c’est des magasins. 

Mais le voisin ou la voisine d’à côté n’a rien et ils n’osent même pas enlever un peu lui donner. Si vous prenez PAM, c’est par mois qu’eux, ils distribuent la nourriture. Si tu as par exemple 16 personnes c’est trois sacs de 50 kilogrammes ils vont donner comme vivres, en plus de l’huile. Et chaque mois ça vient. Donc entre temps c’est entassé chez certains. Mais ce n’est pas suffisant chez tout le monde. Ça veut dire qu’il y a un manque de solidarité entre déplacés internes eux-mêmes.  

L’enregistrement se fait par ménage. Dans un ménage où le monsieur a deux femmes, on prend le monsieur, le nom de quelques enfants comme ménage à part, chaque femme est prise avec quelques enfants comme des ménages. On se retrouve avec trois familles. Eux-mêmes ne facilitent pas leur prise en charge », décrit-il, avec des listes comme preuve à la main.

« Mais en fin 2021, tout est fermé, Zéro école »

Rappelons que Salif Lingré est du service de l’enfance, son département s’occupe donc des questions scolaires. Selon sa description, l’école est durement affectée par l’insécurité dans le Sourou. Le point est alarmant. « C’est depuis 2019, les fermetures ont commencé. Toéni et Gomboro ont été les premiers à fermer en 2020 et vers la fin, Di est parti. En 2021, tout est parti, Kassoum, Lanfièra, ça restait un peu vers Kiembara et Lankoué. 

Entre temps à Kiembara, les villages de Ouélé, Dio, il y avait 6 villages qu’on avait déjà vidés. Mais en fin 2021, tout est fermé, zéro école. Le grand mouvement qui a mis plus de 2.500 élèves hors des salles de classe, c’était le vendredi 15 octobre 2021. Où ils sont venus à Daka, Gosson, Bousoum, revenir même vers Nassan.

Toutes les écoles ont été fermées à partir de ces jours-là. Donc depuis fin octobre, début novembre 2021, il n’y a plus école dans aucune commune, dans aucun département du Sourou. Et à partir de décembre maintenant dans aucun village. Le dernier village à fermer c’est Kassan, Djouroum », relate Salif Lingri.

« Ils veulent asphyxier la ville »

Le réseau de téléphonie mobile n’est pas épargné. « Dans toute la Vallée, pas de réseau. Ils ont saccagé toutes les antennes de Bonou, Niankorè, tout. A part l’axe Ouaga, si tu sors à 5 kilomètres de la ville (Tougan), il n’y a pas de réseau », décrit-il.

« Quand tu quittes la Vallée pour venir ici on te contrôle. Et ils disent qu’ils ne veulent pas que quelqu’un quitte avec des vivres de la Vallée pour Tougan. Mais si tu as des vivres pour envoyer dans la Vallée tu peux. Ils veulent asphyxier la ville. Si rien n’est fait nous allons vivre la situation de Djibo dans les jours à venir », s’inquiète l’administrateur civil

Les répercussions sont bien vérifiables sur le terrain. Les prix sont exponentiels au grand marché de Tougan que nous avons sillonné le lundi 28 mars 2022. La boite de tomates en arachide est vendue à 375 Francs CFA ; le sorgho est vendu à 450 F, le petit mil à 600 F, le haricot à 1200 F,… Des prix qui grimpent du jour au lendemain, selon plusieurs clients désemparés rencontrés sur place.

Rien ne va dans le Sourou. Les cas d’enlèvement font également légion. « Le président adjoint CVD de Luta a été enlevé et a fait 52 jours les yeux attachés avec un habit. Une fille qui a été enlevée en 2020, a fait 4 mois avec eux et est venu enceinte. Elle a accouché, l’enfant est là. 

On a pu la récupérer psychologiquement et placé en formation professionnelle », confie Salif Lingri. Vouloir interroger certaines des victimes d’enlèvement revient à remuer le couteau dans la plaie.

De mal en pis ! Même le nombre de 12 923 PDI est à revoir. Le village de Gommé a reçu ultimatum le 22 janvier de quitter et le village de Worou constitue la dernière vague de déplacés internes venue, rien que la semaine dernière.

Bref ! La province du Sourou est sans équivoque l’une des provinces les plus touchées par l’insécurité au Burkina Faso. L’espoir est toujours permis avec notamment l’arrivée des militaires au pouvoir.

Certains déplacements de populations peuvent d’ailleurs être stratégiques, comme l’avait déclaré le Président du Faso, le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Damiba, qui avait annoncé « l’interdiction formelle aux populations civiles de résider ou de mener des activités dans certaines zones d’opérations militaires ». Attendons de voir…

Akim KY 

Burkina 24 

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