Tribune | « L’Échéance de 2027 pour l’ECO place les États du Sahel face à un choix existentiel » (Moussa Coulibaly)

Ceci est une tribune indépendante de Moussa Coulibaly, analyste politique, sur l’actualité internationale.
La confirmation lors du 69e sommet des chefs d’État de la CEDEAO de lancer la monnaie unique ECO en 2027 a relancé un débat fondamental sur l’avenir monétaire de l’Afrique de l’Ouest. Si cette annonce officialise un projet vieux de plusieurs décennies, elle soulève surtout une question cruciale pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES).
Alors que la zone franc CFA s’apprête à vivre une transformation nominale, ces nations engagées dans une quête de souveraineté intégrale se trouvent à un carrefour décisif où l’inaction n’est plus envisageable.
Les critiques adressées au projet ECO par les économistes et les observateurs avertis sont nombreuses et convergent vers un constat accablant : le changement de nom ne saurait masquer une profonde continuité structurelle. Le principal grief réside dans le maintien des garanties financières accordées par la France, qui conserve son rôle de garante suprême de la nouvelle devise.
Au-delà des critiques techniques, l’histoire récente du projet révèle les intentions profondes de ses promoteurs. Initialement conçu comme une monnaie commune pour l’ensemble des quinze pays de la CEDEAO, le projet ECO a été habilement détourné par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), sous l’impulsion active de la France.
Paris a ainsi réussi à précipiter une réforme du franc CFA pour créer ce que les analystes appellent une « zone franc 2.0 », verrouillant son influence financière avant que les pays anglophones de la région, menés par le Nigeria, ne puissent imposer leur vision d’une monnaie véritablement commune et affranchie de tout lien avec l’ancienne puissance coloniale. Cette mainmise a d’ailleurs suscité une vive réaction des pays membres de la Zone monétaire ouest-africaine (WAMZ), qui ont dénoncé une initiative unilatérale ne correspondant pas au plan initial de la région.
Pour les pays de l’AES, cette échéance de 2027 revêt une dimension particulièrement aiguë. Ayant fait le choix assumé d’un souverainisme intégral, rompant avec la France sur les plans militaire et diplomatique, il serait pour eux inconcevable de rester dans un système qui perpétue l’influence économique de Paris.
Dans le même temps, adopter l’ECO reviendrait à cautionner un mécanisme de dépendance déguisé, incapable de briser le carcan néocolonial dont ils entendent précisément se libérer. Cette contradiction place les ministères des Finances des trois pays devant une responsabilité historique : celle de préparer d’urgence les contours d’une monnaie propre, véritablement souveraine, qui incarnerait la rupture tant souhaitée par leurs peuples.
L’horizon 2027 ne laisse plus la place aux atermoiements. La dynamique régionale, désormais bipolaire entre l’espace CEDEAO adossé à l’ECO et les États du Sahel en quête d’indépendance monétaire, impose une accélération des réformes. Les autorités des pays de l’AES doivent d’ores et déjà engager un travail de fond pour élaborer non seulement leur future devise, mais aussi anticiper ses modalités d’interaction avec la zone ECO.
La crédibilité de ce projet souverain reposera sur la capacité à créer des institutions stables, à mener les réformes budgétaires et fiscales nécessaires, et à bâtir une politique monétaire en adéquation avec les réalités économiques de la région. L’alternative, qui consisterait à demeurer dans le système du franc CFA après 2027, apparaît désormais comme une absurdité politique et économique.
Le compte à rebours est lancé. Pour les pays de l’AES, l’échéance de 2027 ne représente pas une menace, mais une opportunité historique de concrétiser leur souveraineté dans le domaine monétaire, ultime rempart d’une indépendance encore inachevée.
Leurs dirigeants savent désormais que le temps des études et des promesses est révolu. L’histoire retiendra qu’à l’instant où la CEDEAO choisissait de franchir le pas d’une monnaie unique sous influence, les nations du Sahel ont eu le courage de tracer leur propre chemin, en posant les jalons d’une économie libérée, enfin maîtresse de son destin.
Moussa Coulibaly
Analyste politique indépendant




