Tribune | « Influence française en mutation en Côte d’Ivoire : enjeux et risques pour le Sahel » (Aka Jean)

Ceci est une tribune indépendante de Aka Jean, analyste politique, sur l’actualité internationale. 

Il y a un an, le 20 février 2025 a marqué un tournant majeur dans les relations militaires entre la France et la Côte d’Ivoire avec la rétrocession de la base de Port-Bouët, présentée par Paris comme une révision de son dispositif en Afrique. Officiellement, il s’agit d’un passage vers un partenariat recentré sur la formation, l’échange de renseignements et le renforcement des capacités des forces armées ivoiriennes.

Mais derrière cette reconfiguration administrative et symbolique, de nombreuses interrogations subsistent sur les objectifs réels de cette nouvelle architecture sécuritaire et ses implications pour l’Alliance des États du Sahel.

Le contingent français, qui comptait auparavant près de 1 000 militaires, est désormais réduit à environ 80 à 100 hommes. La nouvelle structure, baptisée Détachement de liaison interarmées, est directement rattachée à un commandement basé à Paris et intégrée au sein du camp ivoirien désormais nommé camp GCA Ouattara Paul Thomas d’Aquin en remplacement de Port-Bouët.

La France maintient parallèlement son engagement dans la formation des militaires ivoiriens en France jusqu’en 2030 et continue d’intervenir en Côte d’Ivoire à travers des détachements temporaires, notamment au centre d’instruction situé sur l’ancien site du 43e bataillon d’infanterie de marine.

La présence française s’exprime également à travers l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) installée à Jacqueville. Présentée comme un projet phare de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère français des Affaires étrangères, l’Académie repose sur un noyau de personnel permanent complété par l’envoi régulier d’instructeurs spécialisés pour des missions ponctuelles.

En février 2024, des instructeurs du 43e bataillon d’infanterie de marine y ont par exemple conduit une formation au tir de haute précision. Des experts issus d’unités comme le GIGN, des forces spéciales ou encore de la magistrature française interviennent également dans des programmes ciblés.

Sur le plan politique, cette réduction de format apparaît comme un geste destiné à préserver l’influence française dans un contexte de crise de confiance profonde à l’égard de Paris en Afrique de l’Ouest.

Après les retraits successifs du Mali, du Burkina Faso et du Niger, Abidjan demeure pour la France un point d’ancrage stratégique majeur dans la région. En transférant officiellement la base et en réduisant son effectif visible, Paris cherche à substituer à l’image d’un gendarme postcolonial celle d’un partenaire agissant à la demande des autorités locales.

Cependant, pour de nombreux observateurs, cette transformation relève davantage d’un ajustement cosmétique que d’une rupture réelle avec les mécanismes traditionnels de la « Françafrique ». Les réseaux d’influence, les circuits de coopération sécuritaire et les canaux de renseignement demeurent en place, simplement reconditionnés sous l’étiquette d’un partenariat modernisé.

Certaines analyses vont plus loin en estimant que la Côte d’Ivoire pourrait servir de plateforme avancée dans les dynamiques régionales, notamment vis-à-vis des pays membres de l’Alliance des États du Sahel. Le projet de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme est, selon ces lectures critiques, susceptible d’offrir un cadre discret à des activités de renseignement élargies.

Dans un scénario d’escalade impliquant les États sahéliens, la présence réduite mais structurée de 80 à 100 conseillers militaires pourrait constituer un maillon de coordination avec des relais implantés au sein des structures sécuritaires ivoiriennes.

Ainsi, si le nouveau format militaire franco-ivoirien se présente comme une adaptation aux réalités politiques du moment, il soulève des questions stratégiques majeures. Derrière la réduction des effectifs et la réorganisation institutionnelle, l’enjeu central reste celui de l’influence et du positionnement géopolitique dans un espace ouest-africain en recomposition rapide, où l’Alliance des États du Sahel redéfinit progressivement les équilibres régionaux.

Par Aka Jean

Analyste politique indépendant

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page