Tribune – Le Qatar et ses boycotteurs : la paille et la poutre

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Ceci est une tribune d’Ahmed Trablissi sur la crise diplomatique entre le Qatar et plusieurs pays du monde.

La tension entre le Qatar et certains pays du Golf ne date pas d’hier. En effet, elle remonte à l’époque où ce micro-Etat a décidé de dévier de la ligne tracée et d’adopter sa propre politique médiatique, de prendre le parti du citoyen arabe et d’investir dans les rouages de l’économie mondiale. Un choix qui a été perçu par ses voisins comme une fausse note.

L’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes unis entretenaient déjà des relations froides avec le Qatar, mais le 5 juin ils sont passés à la vitesse supérieure en annonçant la rupture de ces relations ainsi que la fermeture des frontières terrestres et maritimes qu’ils partagent avec ce pays. D’autres pays arabes tels le Yémen, la Jordanie, la Mauritanie et le gouvernement de l’Est libyen se sont ralliés à cette décision.

Les origines de la crise du golfe

Sous la pression du Parlement au sujet du budget, l’Angleterre, force colonisatrice de l’époque, a décidé de quitter la péninsule arabique en 1968 et les Emirats arabes ont entrepris de nouer des alliances pour mettre en place des entités politiques afin de colmater la brèche.

Ainsi, cheikh Rached bin Said Al Maktoum et cheikh Zayed bin Soltane Al Nahyane ont œuvré à une grande alliance dans la région sous la bannière d’un seul Etat qui sera déclaré avant le départ des Anglais. Cette alliance comprend les sept émirats actuellement connus sous le nom d’Emirats Arabes Unis en plus du Qatar et du Bahreïn, sauf que les deux derniers cités ont refusé d’en faire partie et s’en sont sortis comme deux pays indépendants.

Auparavant, l’Arabie Saoudite avait caressé le rêve d’annexer le Qatar sous prétexte qu’il faisait partie de la province Alahsaa, mais les Anglais l’en avaient dissuadée.

En 1974, l’Arabie Saoudite a concédé une partie de l’oasis Brimi aux Emirats Arabes Unis en contrepartie de la bande côtière Khour Aladid, qui est devenue une digue frontalière naturelle entre le Qatar et les Emirats Arabes. Cela est perçu comme une ingérence saoudienne pour changer les frontières du Qatar. La conséquence en est que le Qatar et les Emirats Arabes n’ont plus de frontières communes et que les Qataris sont obligés de passer par le territoire saoudien pour aller aux Emirats Arabes.
Le 30 septembre 1992, un bref conflit militaire entre l’Arabie Saoudite et le Qatar s’est soldé par la mort d’un officier saoudien et de deux soldats qatariens ainsi que  l’occupation d’une région appelée Alkhafous par l’armée saoudienne.

Après le coup d’Etat militaire déjoué en 1996, le gouvernement qatarien a révélé l’implication de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte dans le putsch manqué qui a pris une tournure purement tribale.
Pour remonter loin dans l’histoire, il y a lieu de rappeler qu’en 1939 l’Angleterre, force colonisatrice de l’époque, a concédé l’archipel Hiwar au Bahreïn qui l’a transformé en site touristique. A l’époque, le Qatar n’avait pas reconnu cette concession et en 2001 il a proposé de régler le litige territorial pacifiquement en ayant recours à la Cour Internationale de justice (CIJ), laquelle a statué et déclaré que la plupart des îles Hiwar reviennent au Bahrein puis a confirmé la souveraineté du Qatar sur les îles Jinane et FechtDubel et la région Zobara.
La décision de de la CIJ, qui a mis fin à une longue tension qui a risqué de dégénérer en conflit armée en 1986, a été acceptée de bonne foi par les Qatariens mais elle est restée en travers de la gorge des Bahreïnis, qui accusent leurs voisins qatariens de faire main basse sur le tiers de leur territoire.

Au sommet du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) tenu à Mascat en décembre 1996, le saoudien Jamil Hjailane a été désigné secrétaire général du Conseil au détriment du candidat qatarien AbdurrahmaneAlatiya qui s’est porte candidat pour un deuxième mandat. Cette manœuvre a poussé l’émir du Qatar de l’époque, Hamad Bin Khalifa Al Thani, à boycotter la séance de clôture du sommet.

Le dossier de la tension a été clos, mais les litiges frontaliers se sont transformés en rancœurs politiques…!
En 1996, le Qatar lance la chaîne de télévision Aljazeera qui a été perçue au départ comme une tribune pour les voix réprimées et une bouffée d’oxygène pour les souffrances étouffées. Le public arabe s’est retrouvé dans cette chaîne qui reflète ses rêves et ses aspirations. Mais la création du média n’a pas été du goût des chefs d’Etats arabes, qui y ont vu le flambeau de la conscience qui tourmente les tyrans.

Et puis il y eut le grand choc pour l’Arabie saoudite et ses obligés quand le Qatar a renforcé ses relations diplomatiques avec l’Iran. Les deux pays partagent d’importantes ressources en gaz naturel qu’ils ont commencé à exploiter au début du millénaire.

Mais le facteur qui a particulièrement inquiété les tyrans arabes fut l’attitude du Qatar en 2011 face aux révolutions arabes qui ont secoué les pouvoirs en place. Doha s’est inscrit dans la logique du citoyen opprimé en soutenant ses aspirations à briser les carcans de la soumission et du suivisme.
Les autres pays du golfe ont perçu la révolte des pays arabes, connues aussi sous le nom de printemps arabe, comme un facteur de “déstabilisation de la région et une menace pour ses gouvernants”.

Sur fond de divergences d’intérêts et de points de vue, le Qatar et l’Arabie saoudite ont soutenu différents groupes en Syrie et en Libye qui n’ont pas les mêmes agendas. Ryad a poussé les pays du golfe en mars 2014 à suspendre ses relations avec le Qatar pendant des mois, menaçant même de faire pire.
Auparavant, l’Arabie saoudite avait retiré en 2002 son ambassadeur au Qatar, Saleh Touaimi, suite à la diffusion par Aljazeera d’une émission dont Ryad avait estimé qu’elle portait atteinte au fondateur du royaume, le roi Abdelaziz Al Saoud.

Griffes qatariennes

Le Qatar, qui était un petit suscitant la convoitise de ses voisines, a intelligemment renforcé son assise en lançant un appareil médiatique fort et consolidant ses relations avec les grandes puissances mondiales tels que les Etats-Unis d’Amérique, la France et la Grande-Bretagne. Il a posé les jalons d’une politique autonome de l’axe saoudien et mis en place des ponts de communication des institutions et des organisations transnationales telles que le groupe des Frères musulmans, ce qui lui a permis de jouer des rôles majeurs dans des conflits régionaux comme au Darfour et en Somalie. Ses investissements économiques ont été judicieux et efficaces. Sur le plan religieux, le pays a mis au goût du jour sa doctrine wahhabite en permettant aux femmes la conduite des voitures et en accordant une plus garde marge de liberté aux étrangers résidents.
Ainsi, le petit frère s’est vu pousser des griffes pour se défendre de la régence provocante du « grand frère ».

Des arguments infondés

Il y a eu des signes annonciateurs de la décision de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes de rompre leurs relations avec le Qatar. Par exemple, le site Internet de l’agence de presse officielle qatarienne avait été piraté et des déclarations montées de toute pièceavaient été, à tort, attribuées à l’émir du Qatar Cheikh Tamim Bin Hamad Al Thani. Quelques jours après cette manœuvre, et sous prétexte que le « Le Qatar soutient le terrorisme », l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis ont décidé de boycotter le Qatar et poussé d’autres pays, en brandissant « le bâton et la carotte », à faire de même.

A propos de terrorisme, l’Arabie saoudite « voit la paille dans l’œil de son voisin mais pas la poutre dans le sien ». Son nom figure en premier dans les rapports de toutes les institutions et instances concernées par la lutte contre le terrorisme. L’Occident considère que le terrorisme et l’extrémisme religieux tirent leur source de la pensée wahhabite, en référence à Mohammed bin Abdel Wahhabe (1703-1791), que les saoudiens considèrent comme un réformateur religieux, le socle idéologique sur lequel s’est fondé le premier Etat saoudien (1745-1818).

Les attentats du 11 septembre 2011 ont été le début d’une nouvelle ère dans la pratique terroriste et leurs auteurs, au nombre de 19, étaient constitués de : 15 Saoudiens, 2 Emiratis, 1 Egyptien et 1 Libanais. Il était prévu qu’une 20e personne, un Saoudien, participe aux attentats (TurkiAlmoutairi ou MohammedManeaAlqahtani, selon les services de renseignements américains).

Le Bureau fédéral d’investigation américain a ouvert une enquête sur HayfaaAlfayçal, épouse de l’ex-ambassadeur saoudien à Washington Bandar Bin Soltane, accusée de verser des sommes d’argent au profit de deux des auteurs des attentats, Khalid Almahdhar et NawafAlhazmi, qui étaient à bord du vol 77 de Boeing qui a heurté le siège du ministère de la Défense (Pentagone).

Parmi les arabes détenus dans la prison de Guantanamo, les Saoudiens sont majoritaires, suivis par les Yéménites, les Egyptiens et les Emiratis. Le seul Qatarien détenu dans cette tristement célèbre prison est Jar Allah Almarri, qui a été recruté en 2001 à la Mecque par le Saoudien Abou AlwalidAlmakki pour rejoindre les rangs d’Al-Qaïda.

Au regard de l’actualité concernant les attentats suicides visant les civils, il ressort toujours que les Saoudiens entretiennent des rapports étroits avec les auteurs de ces actes terroristes, alors qu’il est impossible de prouver l’implication des Qatariens dans lesdits actes.

Les Saoudiens occupent des postes de direction au sein d’Al-Qaida et de l’organisation Etat islamique, connue aussi sous le nom de Daesh et le Royaume, avec sa doctrine, son mode de gouvernance et ses ressources financières, constitue un milieu incubateur du terrorisme. Cela a amené Claudia Roth à affirmer récemment que « l’Arabie saoudite est le premier exportateur de terrorisme au Proche-Orient ».

Le site canadien « Global research » a publié un rapport dans lequel il évoque un document saoudien secret au sujet d’un accord entre les autorités du Royaume et près de 1300 prisonniers condamnés à la peine de mort en vertu duquel ils seront déclarés innocents et leurs proches auront droit à des pensions mensuelles, et ce en contrepartie du fait qu’ils s’engagent dans une mission de jihad en Syrie.

Ainsi, Ben Emmerson, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme, s’est dit préoccupé par le fait que la plupart des groupes impliqués dans des actes de violence ont des ressources financières et logistiques au sein de l’Arabie Saoudite.

Les tentacules de la pieuvre émiratie

Parmi les raisons invoquées pour imposer un blocus injuste au Qatar, il y a celle fallacieuse de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes selon laquelle Doha  s’ingérerait« dans les affaires internes des pays arabes ».
Mais pour l’observateur du paysage politique arabe, les tentacules de la pieuvre émiratie sont visibles partout. Qui sont les complices du président tchadien Idriss Deby dans ses manœuvres de déstabilisation de la Libye ?
Le président Deby s’est rendu à Dubai le 25 mai 2016 couronnant les visites effectuées par le directeur de la sécurité tchadien Jeddi Saleh. Ces visites étaient arrangées par le général libyen Haftar qui s’est rendu au Tchad en octobre 2015 pour coordonner l’action de ses soutiens (les Emirats Arabes, l’Egypte, la Jordanie et le Tchad).

Selon des sources concordantes, Haftar a proposé la mise en place d’une liaison entre les services de sécurité tchadiens et émiratis et la première rencontre a eu lieu le 19 octobre 2015 entre Jeddi Saleh et Hazaa Bin Zayed, conseiller à la sécurité nationale des Emirats Arabes.

Cette rencontre s’est conclue par un accord de coopération en matière de sécurité et de renseignement entre les deux pays en plus de l’Egypte pour venir en soutien de Haftar dans sa lutte contre les groupes de Tripoli. Les Emirats Arabes s’engagent à assurer un soutien matériel et logistique au Tchad qui s’engage, pour sa part, à fournir une part de ce soutien au groupe de Haftar.
Les Emirats ont confié au Tchad la mission de préparer une force militaire pour intervenir en Libye.
Le 11 janvier 2016,Jeddi Saleh s’est de nouveau rendu aux Emirtas arabes pour faire le suivi de l’accord conclu en octobre 2015.

Des sources libyennes bien informées affirment que les Emirats arabes unis ont fait parvenir une quantité d’armes àHaftar via le Tchad en mars 2016. Le général Omar Deby (frère du président tchadien et directeur de l’approvisionnement de son armée) s’est rendu, en compagnie de Zakaria Driss Deby (fils du président tchadien) aux Emirats Arabes du 6 au 8 juin 2016 pour recevoir une certaine quantité d’armes.

Les Emirats Arabes ont dit à leurs pions Deby et Haftar qu’il n’y aurait pas de trêve sans la défaite des groupes de Tripoli, qu’il n’y avait pas lieu de reconnaître le gouvernement de Serraj et qu’il fallait œuvrer inlassablement à saper le projet de réconciliation entre les Touaregs et les Tebus parrainé par Doha. Toutes ces manœuvres visaient à renforcer la position de négociation de Haftar et à consolider sa mainmise sur les champs pétroliers.

Dans le sud du pays, Les Emirats arabes ont soutenu militairement des milices relevant de Zantane (Alqaaqaa, Assawaie, Almadani) à travers ses hommes liges Mahmoud Jibril, AlarefAnnayed, Abdellah Nakir et d’autres personnes. Ils ont aussi soutenu les tribus Tabus dans leur gueree contre les Touaregs en leur fournissant des armes via l’aéroport Oum Jars et par voie du Sahara en coordination avec Deby et le mouvement soudanais de la Justice et de l’Egalité. Cette guerre a fait 367 morts parmi les Touaregs et provoqué l’exode de 37 mille personnes d’Oubari.

Quand le Qatar a commencé à œuvrer à réconcilier les Touaregs et les Tebus et a engrangé des succès dans ce sens, les Emirats Arabes n’ont ménagé aucun effort pour la reprise de la guerre entre les deux parties en mobilisant leurs hommes dans les deux camps. Ils ont soutenu l’officier Bin Nayel qui était emprisonné à Misrata pour avoir attaqué la « troisième force ».
Ainsi a débuté leur projet à travers la mainmise sur la base Barak Chatie qui a été le théâtre d’une guerre féroce entre, d’une part, la « troisième force » et de l’autre part les milices de Bin Nayel et les forces Alkarama soutenues par les Emirats arabes et L’Égypte. Ces confrontations ont fait 141 morts.

La presse soudanaise parle de l’ingérence des Emirats Arabes dans les affaires internes de Khartoum à
travers leurs liaisons avec Taha Osman, ex-directeur du bureau du président de la République.

La presse turque, pour sa part, fait état de l’implication des Emirats Arabes dans le coup d’Etat contre le président Erdogan, et ce à travers un soutien financier estimé à 3 milliards de dollars.

En matière « d’ingérence dans les affaires des autres », les Emirats Arabes Unis sont les derniers à être bien placés pour en parler. Avérée est la parole du prophète de l’islam(paix et salut sur lui) : « Si vous n’avez pas honte, faites ce que vous voulez. »

Mahmud Ahmed Trablissi

B24 Opinion

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