Politisation des élèves et étudiants au Burkina Faso : Une bombe à retardement

Bernad Zongo est plutôt pessimiste devant ce qu’il appelle la « politisation des élèves et étudiants » au Burkina. Il y décèle des dangers dont il fait part dans cette opinion.

On assiste ces derniers temps à la mise en place de cellules de base de partis politiques dans les grandes écoles et universités du pays. Ça y est, les élections d’octobre 2015 ne sont plus loin et la course est déjà ouverte pour la conquête de l’électorat des jeunes en générale et de celui des étudiants en particulier. Si les intentions des différents partis politiques semblent nobles, il est de notre avis que de telles initiatives pourraient se révéler politiquement dangereuses et stratégiquement inadéquates.

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Le Burkina Faso sort lentement d’une crise socio-politique consécutive à près de trois décennies de confiscation du pouvoir politique et économique par le clan Compaoré. Ceux et celles qui ont payé le plus lourd tribut du régime Compaoré, ce sont les jeunes dont les moins de 35 ans représente pourtant 80% de notre peuple. Par ignorance ou par mépris, ce régime n’a pas investi conséquemment pour assurer une meilleure formation des jeunes en milieu scolaire et estudiantin.

Pire, ce régime dont les premiers responsables n’étaient pas des modèles en matière d’intégrité, ont progressivement transformé l’éducation nationale en un champ de business où l’accumulation du profit a pris le pas sur la qualité de l’enseignement et la transmission de valeurs de morale publique aux élèves et étudiants. Ces derniers ont surtout payé au prix cher cette politique d’abandon de l’université par le régime Compaoré.

Pour reprendre les propos des Pr. Albert Ouédraogo et Abdoulaye Traoré, « l’université est également un lieu de stress, d’angoisse, de pauvreté et d’injustice » pour la vaste majorité de ceux et celles qui y étudient. Au fils des années la vie estudiantine au Faso est marquée par un CENOU à l’agonie et endetté, de longues et dures grèves, les violences verbales et physiques, la destruction de biens publics, des sévices corporels, des arrestations, des disparitions.

C’est dans un tel contexte et à la faveur du “silmandé politique” qui a balayé le régime de Blaise Compaoré que certains partis politiques ont entrepris d’installer des cellules de bases dans les grandes écoles et universités. Les arguments ne manquent pas pour justifier de telles initiatives. L’un des arguments phares consiste à dire que les élèves et étudiants sont les futurs dirigeants du pays et par conséquent, devraient être mieux formés autant techniquement que politiquement.

Il est curieux de constater que les universitaires qui se sont battus contre la présence policière sur le campus, semblent silencieux devant cette entreprise de politisation des franchises universitaires. Pourtant, cette pratique des partis politiques pourraient s’y on n’y prête garde, se révéler politiquement dangereuse et ce pour les raisons suivantes. Premièrement, il existe au Burkina Faso à peu de chose près, des partis politiques d’individus et non d’idées.

C’est dire donc que l’engagement de l’écrasante majorité des militants s’arrime plus à l’attachement (émotionnel ou pas) que l’on a envers les leaders des partis plutôt qu’aux idées et idéaux que ces derniers défendent au nom de leurs partis. Dans ces conditions, le moindre différend politique lié à une contestation électorale par exemple pourrait se résoudre moins avec la force des arguments que l’argument des forces.

Ne soyons donc pas surpris si plus tard, l’animosité entre partis politiques se déporte facilement dans les écoles et universités avec tout ce que cela pourra comporter comme dérives.

Deuxièmement, les responsables de ces cellules de base de partis politiques une fois installés, pourraient tenter d’une manière ou d’une autre d’infiltrer ou d’influencer la vie des associations scolaires et estudiantines, et pourquoi pas du corps enseignant.

N’oublions pas l’épisode des CDR sur le campus… Il s’agira pour chaque cellule de base de rallier le plus grand nombre à sa cause et tous les moyens seront bons pour cette fin. Ainsi, toute revendication légitime ou pas d’une partie des élèves et étudiants sera-t-elle perçue comme une instrumentalisation de tel ou tel autre parti politique. Un tel climat de suspicion ne fera qu’envenimer une situation déjà délétère au niveau de la qualité de l’enseignement, et cristallisera davantage les frustrations qui pourraient se transformer en affrontements.

En dernier lieu, cette stratégie des partis politiques d’installer des cellules de base dans les écoles et universités pourrait se retourner contre eux sur le long terme.

En effet, la plupart des partis politiques à l’image du CDP, ont verrouillé les mécanismes de promotion et d’ascension des jeunes en leur sein. Il suffit pour s’en convaincre de compter le nombre de jeunes (hommes et femmes) de moins de 35 ans dans les bureaux politiques nationaux des partis politiques.

Tout jeune talentueux qui veut émerger est traité de « trop pressé », d’arrogant, etc., et est vite combattu par une vieille garde coupée des aspirations de la jeunesse et pire, inconsciente de sa mission de former de nouveaux talents pour la survie du parti. Dans ces conditions, les élèves et étudiants qui étaient déjà dubitatifs à l’endroit de ces partis, le seraient davantage si ces derniers venaient à disparaître aussi vite que l’éclair, des écoles et universités si tôt les élections terminées.

Loin de nous l’idée d’avancer que les élèves et étudiants ne peuvent pas faire preuve de lucidité et de discernement dans leur engagement politique en milieu scolaire et estudiantine. Il faut simplement accepter que nous sommes dans un format politique où même les adultes jusqu’à présent ne maîtrisent pas comment tracer la ligne asymptotique entre la politique et les relations humaines avec les autres.

Ce ne sont donc pas les moins formés qui pourront y échapper car étant à un stade de leur vie où ils pourraient manquer de recul par rapport aux événements de la vie pour relativiser les choses. L’exemple dramatique des affrontements entre pro-Ouattara et pro-Gbagbo sur les campus universitaires de la Cote d’Ivoire doivent faire réfléchir plus d’un ici au Burkina Faso. Il faut donc résister à la tentative de politiser tout et partout.

Ne nous y trompons pas. Ce qui est en jeu, c’est la conquête de l’électorat jeune en générale et estudiantine en particulier pour les prochaines échéances électorales. La poursuite de cet objectif ne devrait pas pour autant pousser les partis politiques à adopter des stratégies inadéquates comme celles de s’implanter dans les grandes écoles et universités du pays. En effet, la présence d’un parti politique sur le campus n’est pas une condition nécessaire ou même suffisante pour former les jeunes sur le plan politique et idéologique. Cet objectif peut être atteint à travers la mise en place d’écoles de formation politique ouvertes à toutes et à tous dans certaines villes stratégiques du pays. Cette stratégie de long terme pourrait certes se révéler financièrement coûteuse pour certains partis politiques. Toutefois, elle a l’avantage d’offrir un cadre pour formaliser la réflexion politique en vue de sa vulgarisation auprès des jeunes du pays.

Une seconde stratégie sera de prendre avantage du délaissement de la jeunesse par le régime Compaoré près de trente années durant. Ainsi, les partis politiques pourraient-ils déclarer solennellement et communiquer sur le fait qu’ils octroieraient 50% des postes électifs à des jeunes (hommes et femmes) de moins de 35 ans pour les prochaines élections parlementaires et municipales. Une telle stratégie de court terme ne fera que leur attirer la sympathie de cette frange du peuple qui, a hâte de démontrer son talent et savoir-faire sur le terrain politique.

Une troisième stratégie sera d’appuyer les associations scolaires et étudiantes pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux. Il ne faut pas attendre d’être à Kosyam avant de se familiariser avec les plateformes revendicatives des élèves et étudiants.

Un parti politique pourra certainement s’attirer la sympathie des élèves et étudiants en organisant de manière régulière une série d’activités bien ciblées allant dans le sens de répondre aux préoccupations des élèves et étudiants. Il s’agira par exemple de la tenue de conférences publiques sur les problèmes de l’enseignement en milieu scolaire et universitaire; l’octroi de soutiens financiers ou matériels à des écoles/facultés ou au plus méritants des élèves et étudiants, etc.

En définitive, il est de notre opinion que malgré les nobles intentions , la mise en place de structures de base des partis politiques en milieu scolaire et estudiantin pourrait s’apparenter à des explosifs que l’on sème dans des endroits dont la vocation première est la recherche et la diffusion du savoir.

Les Partis politiques devraient faire preuve d’innovation et d’inventivité pour s’attirer l’électorat jeune et non l’exposer à des risques politiques dangereux à travers des stratégies inadéquates pour la conquête de cet électorat.

Bernard Zongo ([email protected])

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6 commentaires

  1. Belle analyse. Mais le probl?me est beaucoup moins la politisation que la d?finition burkinabe du mot politique. Combien de politiciens au Faso peuvent te donner un sens pertinent de ce mot? Qui sait ce que c’est qu’un programme politique? La politique au Faso, est un m?tier; et tous ceux qui aiment la facilit? s’y affolent pour quelques instants. En t?moignent ces ?jaculations pr?coces de partis et de candidats.

  2. Avant tout propos je tiens a vous informez que le Pr albert ouedraogo n'est pas une reference a l'universit? de ouagadougou;en plus des maux sus cit?s ,il contribue plus a faire souffrir les etudiants par l'attribution des salles notes dans le but de les recaler pour qu'ils vivent davantage ces maux; le regime actuel n'a rien fait pour nos etudiants ,on peut decrier cela mais au burkina et partout en Afrique comme en europe,on ne peut pas s'en passer de ces t?tes pensentes quand on veut faire la politique

  3. Quand ils ?taient sur le front pour r?clamer et obtenir le d?part de l’Homme fort, on ne parlait point de politisation. Ils ont le droit de participer ? la construction d’un nouveau Burkina. D’ailleurs, ce serait salutaire si la jeunesse scolaire et estudiantine s’engage en politique car ils ont ?t? des acteurs cl? de l’insurrection. Ramenons la politique au sens noble du terme.

  4. Jusqu’? pr?sent, je suis d’accord avec toi, B comme Bernard. Il est ?vident que trop de politique tue la politique. Je pense d’ailleurs que si techniquement les enfants ne sont pas bons, la politique se servira d’eux et non eux de la politique.

  5. Politisation de toute l administration maintenant on est l uo et lycee demain ce sera ala maternelle.
    Mais dans tout ce ki bizar c est qu en dehors de bado personne n a un programme claire et connu de tous.
    D ailleur il sembl le seul a etre credible.
    Socio democratie c est quoi cette bizarerie.capitaliste nimporkoi
    Vive la vraie demoncratie et la vraie politique
    A bas les vautours les rapaces
    Intellectuellent nuls

  6. Analyse pertinente. Chaque chose ? son temps. La situation actuelle a luo est justement due ? ces ces relations contre nature politique enseignant politique etudiants. Personne ne peut sanctionner lautre. Tout le monde a des droits mais de devoir!!!

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