Campagne cotonnière dans la Bougouriba : Une nouvelle variante de jasside plonge les producteurs dans l’émoi

L’optimisme d’un bon rendement affiché en début de campagne cotonnière 2022- 2023 par les acteurs de la filière coton risque de virer en désillusion. Malgré une installation normale de la campagne, avec à la clé une pluviométrie excédentaire sur l’ensemble des régions cotonnières, le tout dans un contexte de hausse du prix du kilogramme de coton graine qui passe à 300 FCFA, le Burkina Faso va devoir revoir à la baisse ses prévisions qui étaient de 700 000 tonnes pour le coton graine conventionnel. Plusieurs facteurs en sont la cause parmi lesquels les attaques parasitaires. Cette campagne a connu une infestation précoce de jasside qui a plombé les rendements dans les champs. Dans la région cotonnière de Diébougou (région du Sud-Ouest), les rendements sont en deçà des attentes et le spectre de tomber en impayé hante les esprits des producteurs. 

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Province de la Bougouriba, région du Sud-Ouest. Nous sommes à mi-novembre 2022. Ici nous sommes en zone sud-soudanienne, la zone climatique la mieux arrosée du Burkina. Dans cette savane arborée, parsemée de forêts claires, les sols sont encore relativement plus fertiles et propices à plusieurs cultures notamment le coton.

Champ de coton à Djounkargo (Diébougou)

Pour cette campagne qui s’achève, c’est au moins 36 000 ha qui ont été emblavés dans cette province, avec un espoir de rendement de 36 000 tonnes de coton. Des estimations qui restent toutefois arrimées à plusieurs facteurs au rang desquels les caprices de dame pluie, mais surtout les attaques des ravageurs du cotonnier. Dans le secteur, l’évocation de certains noms comme la mouche blanche ou la chenille légionnaire réveille des souvenirs douloureux.

Pour cette campagne, le moins qu’on puisse dire est que la pluviométrie n’a pas fait défaut. Cette saison, entre le 1er avril et le 31 octobre 2022, la province de la Bougouriba a reçu un cumul moyen de 941,35 mm d’eau, supérieur aux 826,44 mm enregistrés l’année écoulée selon des données que nous avons recueillies auprès de la direction provinciale de l’agriculture de la Bougouriba. Les producteurs ont-ils pour autant été tirés d’affaire ?

Pour le savoir, nous mettons le cap sur le bassin cotonnier de la commune de Diébougou. En compagnie d’un guide, nous quittons la ville de Diébougou dès les premières heures de ce 16 novembre à bord d’une motocyclette. Après une dizaine de Km sur la Route régionale 20, Diébougou – Bobo Dioulasso, nous bifurquons sur une piste rurale à hauteur de Bamako (un des 25 villages de Diébougou).

Dans la région cotonnière de Diébougou, les rendements seront en deçà des prévisions

Première escale, Tampé (14 Km de Diébougou). Adama Hien, un producteur bien reconnu dans la zone devise avec d’autres paysans dans un petit yaar en bordure de la piste latéritique qui mène à Naborgané. Dans cette bourgade, les producteurs sont organisés en trois groupements, nous apprend-on, mais celui auquel fait partie Adama Hien, n’a daigné rebeloter cette campagne, désarçonné par le mauvais rendement de la campagne précédente.

D’après ce producteur, son groupement est tombé en impayé suite au mauvais rendement de la campagne écoulée. Leur récolte n’a donc servi qu’à rembourser la dette qu’ils ont contractée auprès de la Société des Fibres et Textiles (SOFITEX) qui leur fournit les intrants. Conséquence, ils ont abandonné « temporairement » le coton au profit d’autres spéculations comme le soja, le maïs, le niébé, le sorgho et l’arachide.

Dans notre progression vers les grandes exploitations cotonnières, nous profitons de la belle vue qu’offrent les chaines de collines verdoyantes intercalées par les vallées, un paysage caractéristique à la région du Sud-Ouest. Sur les plaines fertiles, rivalisent cultures vivrières (céréales et légumineuses) et cultures de rente parmi lesquelles le coton.

Quelques bornes plus loin, nous arrivons dans le village de Naborgané. En cette période de récolte, les cours se vident. Profitant de la fraîcheur du matin, tous les paysans sont à la tâche dans les champs.

A mi-chemin entre Naborgané et Djounkargo, Dar Somé et sa famille sont en pleine récolte du coton. Depuis plus d’une décennie, ce quinquagénaire a fait de « l’or  blanc » sa première source de revenu. Pour cette campagne, il a emblavé au moins trois ha de coton pour une production attendue de 4 à 5 tonnes.

Dar Somé (chemise pagne) et deux membres de sa famille en pleine récolte.

Sur une bonne partie de son champ, les plantes de coton sont de petite taille, leurs feuilles de couleurs rouges, avec quelques capsules en mauvais état. Tout laisse croire que  ce champ a souffert d’un stress hydrique. Mais pire qu’une sécheresse, cette exploitation porte les stigmates d’une attaque parasitaire.

« Nous avons fait face à une attaque d’insectes. D’habitude, je fais six traitements comme recommandé par les techniciens de la SOFITEX. Mais cette année, j’ai fait sept traitements sans jamais réussir à vaincre l’insecte », témoigne ce producteur, visiblement éprouvé par les pertes qu’il a subies.

« C’est un insecte tenace. Au moment où vous faites l’épandage des pesticides, il s’envole et se pose sur les arbres. Et lorsque l’effet du produit s’estompe, il revient se poser sur les cotonniers », décrit ce producteur sans pour autant pouvoir donner un nom à cet insecte, dont il considère comme la bête noire du coton. Il n’en est qu’à la moitié de sa récolte, mais il ne se fait plus d’illusion. « Généralement on s’en sort pas mal, mais cette année particulièrement le rendement n’est pas au rendez-vous », fulmine Dar Somé qui s’en remet à Dieu pour ne pas tomber en impayé.

En effet, l’insecte dont il est question ici s’appelle le jasside, une cicadelle de couleur verdâtre, de la famille des piqueurs-suceurs. De l’avis des spécialistes, cet insecte vit souvent à la face inférieure des feuilles du cotonnier et par ses piqûres, il introduit une salive toxique qui provoque un enroulement des feuilles vers le bas avec un jaunissement puis un rougissement des bordures du limbe et à la longue un assèchement de la plante sur pieds.

« En cas de fortes attaques des jassides, les cotonniers sont rabougris, les capsules restent momifiées avec des difficultés d’ouverture au moment de la déhiscence », décrit un rapport dressé courant septembre 2022 par la Société des Fibres et Textiles (SOFITEX).


(Vidéo): Les jassides, ennemis n°1 des cotonculteurs dans la Bougouriba


Pourtant de l’avis du Directeur Provincial en charge de l’agriculture de la Bougouriba, Christian Millogo, le jasside est un insecte connu des producteurs bien avant cette campagne. Par contre la forte pullulation constatée cette campagne est le fait d’une nouvelle variante de jasside qui a attaqué le coton notamment dans sa phase végétative.

Pour comprendre davantage le modus operandi de cette nouvelle variante, nous retournons à Diébougou où nous avons rendez-vous avec le chef de région cotonnière.

« Cette année, il s’agit d’une variante que nous ne connaissions pas et  qui a une très grande capacité de multiplication et une grande mobilité. En général, il apparait en fin de cycle et les produits dont nous disposons contrôlent assez bien lorsqu’il s’agissait de la variante bien connue de nos contrées. Mais cette variante est apparue un peu plus tôt », nous relate le chef de région cotonnière de Diébougou, Ibrahim Bayo.

Conséquence, les semis tardifs, c’est-à-dire les parcelles semées au mois de juillet ont été beaucoup plus impactées « parce que l’évolution du cycle était telle que les produits phytosanitaires généralement utilisés contre ces ravageurs ne devraient pas intervenir. Par contre les semis précoces qui avaient déjà atteint un stade où les produits de troisième fenêtre (adaptés à la gestion des piqueurs-suceurs) avaient déjà été appliqués, ont mieux résisté à l’infestation des jassides », précise le chef de région cotonnière de Diébougou, quoique l’insecte ait opposé une farouche résistance à tous les produits insecticides utilisés à son encontre.

Malgré l’infestation des jassides, Ko Méda (producteur à Djounkargo/Diébougou) espère récolter au moins 20 t.

A Djounkargo, Ko Meda, fait partie de ces heureux cotonculteurs qui ont emblavé très tôt leurs parcelles dès le mois de juin. Lorsque nous lui rendons visite ce 16 novembre 2022, son exploitation de 12 ha avait plutôt une bonne physionomie. Ses plantes de coton étaient bien hautes avec un très bon rendement comparativement à d’autres exploitations que nous avons visitées.

De toute évidence, ses parcelles n’ont pas été durement impactées par l’attaque des jassides.  En plus d’avoir semé très trop son champ, son astuce face aux jassides a consisté à rapprocher les cycles de traitements. Cette astuce a bien fonctionné, mais elle a aussi un prix. Ce producteur a dépensé près de 3 millions de FCFA dans l’achat des intrants (engrais et pesticides).

Bien que n’étant pas trop touché par ces piqueurs-suceurs à la peau dure, Ko Méda s’attend tout de même à une baisse de rendement. « J’espérais au moins 24 tonnes mais avec les ravageurs, je m’attends à une baisse de rendement qui doit au finish s’établir au tour de 20 t », confie-t-il.

Un gap de 6000 t de coton du fait des jassides

Inéluctablement, c’est une campagne cotonnière en rabais du point de vue du rendement qui se profile.  De l’avis du chef de région cotonnière de Diébougou, Ibrahim Bayo, les attaques parasitaires ont eu un impact considérable sur le rendement sur toute l’étendue de sa région cotonnière.

Ibrahim Bayo (chef de région cotonnière de Diébougou): « les attaques parasitaires ont eu un impact considérable sur le rendement »

« Dans l’ensemble au niveau de la région cotonnière, on a pu emblaver 36 000 ha, et n’eut été l’attaque des jassides, on espérait engranger 36 000 tonnes de coton. Mais du fait de l’impact assez notable du parasitisme, les estimations faites tout récemment, nous ramènent à 23 000 tonnes de coton en attente », regrette Ibrahim Bayo.

Comparé à la campagne antérieure où la production était autour de 29 000 t, la région enregistre une baisse de rendement de l’ordre de 6 000 t due aux attaques parasitaires.

En effet, l’espèce de jasside habituellement connue dans la sous-région est le Jacobiella fascialis, qui  apparait lorsque le coton est déjà dans sa phase adulte. Les produits insecticides disponibles permettent alors de le maîtriser. Mais l’analyse des individus de jassides capturés lors de cette campagne par le programme Coton a abouti à l’identification d’une nouvelle espèce: l’Amrasca biguttula.

Cette nouvelle variante s’est aussi signalée dans la sous-région ouest-africaine notamment en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, au Togo… L’Amrasca biguttula se manifeste par sa multiplication très rapide et fait plus de dégâts que la Jacobiella fascialis.

Les acteurs de la filière à la recherche du molécule fatal à cet insecte…

Pour l’instant, tous les traitements phytosanitaires appliqués contre cette nouvelle variante de jasside se sont révélés inefficaces. Dans la zone cotonnière de Diébougou, « la stratégie adoptée a été de faire traiter par bloc de culture pour éviter le déplacement de ce ravageur. Mais force est de constater que le problème a perduré », avoue le chef de région cotonnière de SOFITEX Diébougou, Ibrahim Bayo.

De retour à Ouagadougou, nous prenons langue avec l’Association Interprofessionnelle du Coton du Burkina (AICB). Dans le somptueux bâtiment abritant la maison du coton, sis dans le quartier huppé de Ouaga 2000, Ali Compaoré (chargé de communication de l’AICB) n’en est pas moins inquiet par cette menace qu’est le jasside.

Ali Compaoré (Chargé de communication de l’AICB): « ce pour quoi on avait introduit le coton bt là, les jassides sont plus grave que ça »

« Le jasside nous rappelle les années de la mouche blanche qui avait occasionné les mêmes dégâts. Ce qu’on a vu comme dégât des jassides,  c’est encore plus grave que les dégâts causés par les chenilles. C’est-à-dire ce pour quoi on avait introduit le coton BT là, les jassides sont plus graves que ça. Ça c’est vraiment le sida du cotonnier », dépeint avec amertume ce haut cadre de la filière coton.

Mais celui qui dirige également la Société Cotonnière du Gourma (SOCOMA) n’est pas pour autant fataliste. A l’horizon, des espoirs se dessinent. D’après lui, quelques « trois ou quatre produits » qui ont été testés se sont montrés efficaces contre ce nuisible. Le hic, ces produits ne sont pas encore homologués et donc leurs utilisations sont interdites par la législation en vigueur.

« On est dans un processus où il va falloir demander des dérogations pour utiliser ces produits à très courts termes en attendant que le processus d’homologation de ces produits aboutisse », nous confie-t-il.

Le piège de la lutte chimique…

Cependant, la lutte chimique avec des insecticides est une alternative à prendre avec précaution car des cas connus de résistance ont été rapportés dans certains pays producteurs de coton. L’utilisation aveugle d’insecticides dans l’écosystème du cotonnier a conduit au développement d’une résistance aux insecticides chez la cicadelle.

« L’utilisation intensive d’insecticides, la résistance croisée, les mauvaises politiques en matière de traitement des semences avec des néonicotinoïdes et le rôle des oxydases à fonction mixte jouent un rôle majeur dans le développement de la résistance aux insecticides chez la cicadelle du coton », rapporte IRAC (Insecticide Resistance Action Committee).

Un jasside sur une feuille de cotonnier (Photo DR)

Au niveau du programme coton de l’Institut de l’Environnement et de Recherches Agricoles (INERA), une autre alternative beaucoup plus écologique est en vue. Il s’agit de la lutte variétale contre le jasside basée sur la sélection de variétés à forte pilosité foliaire. Ce caractère confère à la plante un bon degré de tolérance à ce ravageur en raison de la limitation de ses déplacements sur les feuilles.

Dans l’expectative d’une thérapie qui les débarrassera de ce grand mal du cotonnier, à Diébougou,  les producteurs vivent avec la hantise des impayés. Le cas échéant, le rang des abandons pourrait se grossir la campagne prochaine, entrainant une diminution des superficies de « l’or  blanc ». Une éventualité à éviter à tout prix au regard de l’apport de la filière coton dans l’économie burkinabè.

Lire aussi ➡ La Chenille légionnaire d’automne : Le « terroriste » du monde agricole

Maxime KABORE

Burkina24

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