La guerre des Bonnets : À Sibalo, le dialogue comme ultime rempart 

À Sibalo, village de la province du Passoré, Région du Yaadga, un bonnet multicolore à dominance rouge est devenu le symbole d’un conflit de légitimité qui dépasse la seule question de l’intronisation d’un chef. Entre Arbollé et Yako, deux autorités traditionnelles ne s’entendent pas sur les fondements de l’allégeance coutumière, ravivant des tensions contenues. Rites, hiérarchies et héritages historiques s’entrechoquent dans ce Burkina Faso résilient. Pour l’heure, les têtes ne se cognent pas, mais les langues se délient… Immersion au cœur d’une crise où la parole reste l’ultime rempart contre la fracture sociale. 

À Arbollé, ce mercredi 7 janvier 2026, le vent sec de l’harmattan balaie la province du Passoré. Dès huit heures, le village bourdonne. Ce n’est pas jour de marché, pourtant les sentiers menant à la cour royale du Naaba Koom sont envahis. Motos et piétons soulèvent une poussière rouge qui s’accroche aux murs de la chefferie.

Dans ce climat d’attente, chaque geste est scruté, chaque visage tendu. La mobilisation est une réponse locale à la crise ouverte par l’intronisation d’un chef à Sibalo, localité située à trois kilomètres au nord-est d’Arbollé et à une trentaine de kilomètres de Yako.

Devenu l’épicentre du différend, Sibalo cristallise une fracture plus profonde. Administrativement rattaché à Arbollé, le village revendique une allégeance coutumière à Yako, mettant à l’épreuve les fondements même de l’autorité traditionnelle.

À Arbollé, la mobilisation des jeunes et des notables
À Arbollé, la mobilisation des jeunes et des notables

Sur place, l’agitation est palpable. À l’intérieur du palais, les tambours résonnent. Sous les neemiers qui ceinturent la chefferie, des groupes se forment. La jeunesse de Arbollé échange avec une nervosité contenue, certains juchés sur leurs motos. Les plaisanteries existent, mais le sérieux l’emporte.

À l’écart, les anciens murmurent à voix basse. Un peu plus loin, les femmes entonnent des chants à la gloire du chef. Tous ont en mémoire le 9 décembre 2025, date à laquelle l’intronisation d’un chef à Sibalo par le Dima de Yako a failli mettre le feu aux poudres.

Arbollé : Le cri du Ramessoum

Pour Arbollé, cet acte est une remise en cause de l’autorité du canton de Ramessoum. À 12h35, le protocole s’accélère. Quatre hommes chantent pour inviter le chef à sortir.

Lorsque le Naaba Koom apparaît, les chanteurs l’accompagnent au hangar de concertation. Ils font claquer le « Kiéma » pour rythmer la marche. Là, les notables et la foule sont installés, selon l’ordre hiérarchique.

Les paroles se mêlent aux libations d’eau versées sur le sol et aux invocations adressées aux ancêtres. Puis, peu à peu, le tumulte retombe. Le silence s’installe, cédant la place au sacré. À Arbollé, l’Imam est invité à prier pour la paix. Il lève les mains et entonne la Fatiha. Dans l’assistance, les voix répondent à l’unisson par des « Amina ».

« Le pardon n’est pas une faiblesse, c’est une force », lance ensuite le Naaba Koom. Pendant près de vingt minutes, il apaise la fougue de la jeunesse. Il rappelle que la colère avait gagné les esprits, que la tentation de l’affrontement était réelle, mais qu’il a exigé la retenue au nom de la responsabilité et de l’honneur.

Face à la crise , le Naaba Koom d'Arbollé prône la retenue
Face à la crise , le Naaba Koom d’Arbollé prône la retenue
« Si nous agissons par la violence, ce n’est pas une responsabilité pour un chef de canton », dit-il. Sans nommer les acteurs, il regrette l’influence d’intérêts financiers extérieurs qu’il accuse de nourrir la division. Pour lui, la chefferie est un héritage validé par le Mogho Naaba de Ouagadougou. Il termine en appelant à la paix sociale.

Yako et Sibalo : Le pacte des oncles

Le dimanche 18 janvier 2026, nous quittons Ouagadougou pour Yako. Le palais du Dima de Yako, Sa Majesté Naaba Guiguimdé, montre une autorité tranquille. Il est 9h. Sous un neemier, des visiteurs attendent. Certains tiennent des poulets pour saluer le souverain. Le Dima nous reçoit après s’être retiré un instant.

Sa Majesté Naaba Guiguimdé, Dima de Yako, justifie l’intronisation par le besoin de combler une vacance de pouvoir de 14 ans à Sibalo

Son discours est celui d’un patriarche face à ses neveux. Pour lui, l’intronisation à Sibalo revêt d’une responsabilité sociale. Depuis plus d’une décennie, le chapeau flotte dans l’air… Pourtant, « un village sans chef est un village stérile », soutient le Dima.

En fait, il justifie son acte par une vacance de pouvoir quatorze ans durant. Cette absence laissait la population sans guide pour les rites et les conflits. Pour ce chef, Sibalo est composé de ses neveux. Ils sont rattachés à Yako depuis le temps des ancêtres, ajoute-t-il.

Le nœud du conflit reste l’affaire du bonnet. Le Dima de Yako relate un incident où le chef d’Arbollé a même refusé de retirer son bonnet devant lui, lors d’une rencontre. Dans le code d’honneur moaga, ce geste est une déclaration d’indépendance. « Tous les sept cantons doivent enlever leur bonnet devant la cour, y compris Arbollé. On n’est pas deux à commander ici », dit-il.

Pour Yako, Arbollé a oublié ses racines. Malgré cela, le Dima laisse une porte ouverte. « C’est mon neveu. S’il a quelque chose à me dire, qu’il vienne me voir, même la nuit. Nous allons trouver la solution ensemble », dit-il. Cette main tendue montre que la fibre familiale reste un levier pour désamorcer la crise.

Bienvenue à Sibalo, à seulement 3 km d’Arbollé

Pour clore ce triangle de tensions, nous prenons la route de terre rouge qui mène à Sibalo. À l’entrée du village, l’activité est visible. Il est 12h42. La rumeur de la présence d’étrangers chez le chef se répand rapidement. En quelques minutes, une quarantaine de personnes se regroupent sous un arbre. La chefferie accepte de nous recevoir pour livrer sa part de vérité, rejetant toute accusation de mépris à l’égard d’Arbollé.

Entouré de ses notables, le Naaba Koanga explique que la démarche initiale relevait du respect du voisinage. Vivant dans la même zone, affirme-t-il, Sibalo a d’abord saisi la chefferie d’Arbollé. C’est à ce stade qu’un blocage est apparu.

Selon son récit, le Naaba Koom d’Arbollé exigeait de désigner lui-même le futur chef avant de le « remettre » au village. Une option rejetée par les notables de Sibalo, qui rappellent que leurs ancêtres sont venus avec le pouvoir et qu’il leur revient, selon une lignée rattachée à Yako, de choisir leur chef.

Le Naaba Koanga de Sibalo

Le chef de Sibalo détaille une diplomatie qui s’est heurtée à un silence en trois phases. Avant l’intronisation : le refus du dialogue. Les vieux de Sibalo se sont déplacés trois fois vers Arbollé pour porter l’information. Le Naaba Koanga rapporte que malgré ces gestes, ils ont été éconduits.

Ce refus de recevoir les symboles de l’information a empêché la discussion, selon son redit.  Le jour de la cérémonie, le blocage a atteint son sommet. Les notables expliquent qu’Arbollé a refusé d’écouter la notification indiquant que le Dima de Yako venait poser le chapeau.

Face à ce qui est qualifié d’enfermement, Sibalo a choisi de passer outre. Le Naaba Koanga précise que c’est à midi, le 09 décembre 2025, considérant que le refus d’Arbollé de les recevoir les libérait de l’obligation de concertation.

chef de Sibalo
Le chef de Sibalo et ses notables réunis pour témoigner de leur part de vérité.

Même après que le chef a reçu son bonnet, les notables ont tenté de renouer le fil. Les vieux se sont encore déplacés deux fois vers la cour d’Arbollé. Ils n’ont pas été reçus. Au total, six tentatives de contact direct qui ont échoué, toujours selon le récit de Sibalo. « Il n’a pas voulu écouter notre information », dit le chef de Sibalo.

Dans la foulée, un vieil homme, Sayouba Bella, se détache et apporte un témoignage. Pour lui, l’histoire donne raison à Yako car, à l’époque coloniale, les décisions se faisaient sous leur supervision.

Sayouba Bella, témoin des faits
Sayouba Bella, témoin des faits

L’ancien évoque des rumeurs disant qu’une délégation d’Arbollé voulait retirer la chefferie et brûler la cour. « Par la grâce de Dieu, il n’y a pas eu d’incident », dit-il. Face à cette situation, c’est le Dima de Yako qui a donné le feu vert pour le rite du « Napousme ». L’administration a joué un rôle de modérateur.

L’État en arbitre : Le serment de l’ordre public

Si l’histoire et les rites occupent le devant de la scène, l’administration, elle, doit gérer l’urgence du présent. Pour le Président de la Délégation Spéciale (PDS) d’Arbollé, Moumini Zerbo, le dossier Sibalo est un impératif de sécurité publique. « L’intronisation est partie de Yako, hors administrativement, Sibalo est un village d’Arbollé qui compte 48 villages », précise-t-il. C’est après l’acte que l’autorité a pris la pleine mesure de la situation, notamment au moment de la fête coutumière.

« Il fallait échanger avec les différentes parties pour qu’il n’y ait pas vraiment de trouble à l’ordre public », explique le PDS. C’est dans ce sens qu’une médiation de terrain a été menée au pas de course : une rencontre avec le chef d’Arbollé, suivie d’un déplacement à Sibalo le vendredi, veille du « Napousme ». « J’ai adressé des correspondances pour que chacun puisse jouer la carte de l’apaisement afin qu’il n’y ait pas d’affrontement, car sincèrement ce n’est pas bien », confie-t-il.

Sur la question de la légitimité, l’autorité dit observer une neutralité stricte. « Qui a l’autorité d’introniser ? De part et d’autre, chacun dit que c’est lui, mais l’administration ne rentre pas dans ce jeu-là », tranche Moumini Zerbo. Pour lui, l’impact majeur reste la détérioration du climat social. « Lorsque le climat est détérioré, il n’y a aucune chance pour mener des activités, surtout quand on est déjà affaibli par la situation sécuritaire », souligne l’administrateur.

Dès lors, l’administration invite les deux parties à plus de responsabilités et d’échanges. « Ce sont des personnes ressources pour nous. Si elles n’arrivent pas à bien s’entendre, le tissu social même est fragilisé car ce sont les acteurs de dernier rempart. Si eux-mêmes constituent un problème, ce n’est pas simple », conclut-il.

Défis de cohésion : Le regard de l’histoire

Aujourd’hui, Sibalo a son chef, mais les 15 000 habitants vivent dans une paix fragile. La police et le Préfet ont navigué entre la loi et la tradition. Pour éclairer ce sujet, nous rencontrons l’historien Kaboré Koudbi le mardi 10 février 2026 à Ouagadougou. Chef de département à l’Université Joseph Ki-Zerbo, il explique comment un village à 3 km d’Arbollé peut se réclamer de Yako.

Dr Kaboré Koudbi, historien, décrypte la « géographie invisible » et les conflits d’allégeance au Passoré

La coutume moaga ou mossi ne suit pas les frontières administratives de la colonisation. Dit-il, « il s’agit d’un problème d’allégeance. Un roi peut introniser un chef lointain si les ancêtres ont juré fidélité à sa lignée. Il existe une géographie invisible faite de dettes morales ».

Sibalo se trouve là où l’histoire de Yako rencontre la réalité d’Arbollé. Kaboré Koudbi précise que si le chef d’Arbollé a pris son bonnet à Ouagadougou alors qu’il relève de Yako, cela montre un conflit d’allégeance.

L’historien suggère que pour régler le problème, le Dima de Yako et le Mogho Naaba de Ouagadougou doivent se parler. Le désir d’autonomie d’Arbollé complique la gestion de Sibalo. « Il est crucial que les deux pôles de pouvoir dialoguent pour éviter que la lutte pour la légitimité ne détériore le climat social au Passoré », conseille le chercheur.

L’historien pointe aussi un phénomène qui transforme la chefferie. L’arrivée de cadres ou retraités qui influencent les choix par l’argent. Il fait savoir que le désir d’autonomie d’un village naît souvent quand une élite ne veut plus être sous la coupe d’un chef jugé moins instruit.

Cela crée, selon lui, des crises pour obtenir une indépendance. « Avant la colonisation, le système mossi était binaire (Roi et Chef). Les mutations coloniales ont bousculé ces rangs, créant des frustrations qui reviennent aujourd’hui », explique le Dr Kaboré.

Face à ces tensions, la réalité sociale demeure toutefois un rempart contre l’escalade. « Arbollé et Sibalo sont même père et même mère. Les familles sont liées par le sang. Les habitants circulent entre les deux localités pour le commerce », indique Bella Rasmané, président du Conseil villageois de développement (CVD) de Sibalo.

Bella Rasmané
Ce jeune du CVD implore la sagesse des anciens pour préserver l’unité d’Arbollé

Les jeunes espèrent que la sagesse des anciens préservera ces échanges. Le responsable des jeunes de Sibalo souhaite voir les vieux régler les différends avec sagesse. « La jeunesse doit garder ses liens avec Arbollé », confie-t-il.

En quittant ces terres, une image persiste : l’Imam d’Arbollé priant pour la paix. Malgré les rivalités de bonnets, il existe un substrat de médiation. La résolution ne viendra pas d’un décret, mais d’une rencontre entre l’oncle de Yako et le neveu d’Arbollé. La paix dépendra de la capacité des leaders à privilégier la dignité des populations.

Pour sortir de l’impasse, Kaboré Koudbi préconise que l’administration observe une neutralité pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. Il insiste sur l’importance du nouveau statut de la chefferie. Ce cadre doit protéger la coutume des influences financières et stabiliser les successions, selon ses explications.

Arbollé cherche à préserver l’unité

A l’écouter, il est important que les autorités clarifient les allégeances pour préserver la cohésion sociale dans un contexte fragile. La parole a été le seul rempart contre la violence. Puisse-t-elle rester l’arme utilisée jusqu’à une solution sous l’arbre à palabre. À Arbollé, Yako et Sibalo, les populations demandent le droit de vivre en paix, loin des intrigues et de l’argent qui divisent les frères.

Au-delà du bonnet et des querelles de légitimité, Sibalo et Arbollé restent liés par une histoire commune, tissée de sang, de terres et de mémoire. Ici, le pouvoir ne se mesure pas seulement à l’autorité, mais à la capacité de préserver la paix. Car dans ces villages jumeaux, se déchirer reviendrait à se renier. Et la discorde, aussi bruyante soit-elle, ne saurait effacer ce que des générations ont patiemment construit.

A lire également⇒ Crise à Sibalo : Le Naaba Koom choisit la paix plutôt que l’affrontement

Akim KY

Burkina 24

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