Lutte contre le mariage d’enfants au Burkina Faso : « Le vrai défi, ce n’est plus la loi, c’est son application » (Eulalie Yerbanga)

Son engagement contre le mariage d’enfants au Burkina Faso, qu’elle-même a failli subir, n’est plus à démontrer. Elle a d’ailleurs été, en 2023, consacrée championne nationale de la lutte contre le mariage d’enfants au Burkina Faso par le ministère en charge de la Famille, pour ses actions de lutte contre le mariage précoce et forcé. Elle est la coordinatrice nationale de la CONAMEB (Coalition nationale contre le mariage d’enfants au Burkina Faso). Elle est également membre de l’ONG Voix des Femmes. Cette défenseur des droits de l’enfant, Eulalie Yerbanga née Ouédraogo, a accordé une interview exclusive à Burkina 24 sur le nouveau Code des personnes et de la famille, récemment adopté par le gouvernement burkinabè en général, mais plus particulièrement sur les dispositions relatives au mariage d’enfants et à la protection de l’enfant.
Burkina 24 (B24) : Le Burkina Faso s’est doté d’un nouveau Code des personnes et de la famille. Quelles sont, selon vous, les principales innovations en matière de protection des droits de l’enfant ?
Eulalie Yerbanga/Ouédraogo (EYO) : Il faut dire que la CONAMEB, à sa création, s’est fixé pour objectif, justement, d’œuvrer à ce que nous ayons une législation qui protège davantage les enfants et qui promeuve également leurs droits. Alors, à ce niveau, nous nous sommes basés sur le Code des personnes et de la famille, qui était le document de référence, en tout cas, pour la question du mariage au Burkina Faso.
Alors, quand vous prenez, par exemple, la définition de l’enfant à travers les textes internationaux, l’enfant est défini comme une personne âgée de moins de 18 ans. Quand vous prenez notre Code des personnes et de la famille d’avant, on dit : « La fille se marie à 17 ans et le garçon à 20 ans. » Donc, déjà, au niveau de la fille, il y a une autorisation du mariage d’enfant.
Au niveau du garçon, il y a une discrimination basée sur le genre. Pourquoi le garçon à 20 ans et la fille à 17 ans ? Donc, on s’est fixé pour objectif de faire amener ce Code-là à fixer l’âge légal du mariage à 18 ans, pour respecter la définition de l’enfant. Également, pour éliminer cette discrimination basée sur le genre, afin qu’on dise : 18 ans, aussi bien pour les filles que pour les garçons.

Ça a été un long processus parce qu’on a commencé, d’ailleurs, dès la création de la CONAMEB en 2013. C’est cette vision que nous avions. Le processus a véritablement démarré en 2018 et nous sommes allés dans ce sens-là. Ça a été long, mais nous sommes quand même arrivés à obtenir la révision de cet article. C’était l’article 238.
Aujourd’hui, cet article a été révisé et l’âge légal du mariage est fixé à 18 ans, aussi bien pour les filles que pour les garçons. Ça, c’est vraiment une avancée pour nous. Il y a également d’autres dispositions qui protègent les enfants.
Le mariage d’enfants n’est plus autorisé lorsqu’on regarde l’âge. Il y a aussi des sanctions pour ceux qui vont certainement déroger à cette règle. Il y a beaucoup d’innovations, mais pour nous, déjà, le relèvement de l’âge à 18 ans était notre objectif principal.
Burkina 24 : Le mariage d’enfants reste une réalité dans plusieurs localités du Burkina Faso. Que prévoit concrètement le nouveau Code pour lutter contre cette pratique ?
EYO : Je crois que l’État a fait sa part en adoptant cette loi. Maintenant, c’est à nous, membres de la société civile, ainsi qu’à tous les acteurs sur le terrain, de faire connaître cette loi. Et c’est pour cela, d’ailleurs, qu’aujourd’hui, nous vous rencontrons, vous de Burkina 24, parce que nous savons que vous avez une arme qui peut faire connaître ce Code à travers tout le pays.
Donc, il faut faire connaître le Code pour voir maintenant comment son application peut se faire. Il faut également que l’État prenne des textes réglementaires et des mesures d’accompagnement pour permettre véritablement la mise en œuvre de ce nouveau Code.
Burkina 24 : Pensez-vous que les nouvelles dispositions sont suffisamment dissuasives pour faire reculer le mariage d’enfants, ou faudra-t-il aller au-delà du cadre juridique ?
EYO : Vous savez, le problème dans notre pays, ce n’est pas l’adoption des textes, c’est leur application. Et l’application fait parfois défaut. Sinon, les textes sont clairs. Au niveau international, nous avons ratifié pratiquement tous les textes qui protègent les enfants, mais c’est leur application qui pose problème.
C’est à nous de nous engager pour faire appliquer ces textes tels que la loi les prévoit. Vous voyez ? Et même les sanctions, parfois, tant que le législateur ou les autorités judiciaires ne sont pas au courant de la situation, ils ne peuvent même pas sanctionner. Donc, c’est notre travail de faire connaître les cas, de les signaler et de faire appliquer véritablement ces textes.
Burkina 24 (B24) : Dans un contexte où les pesanteurs socioculturelles demeurent fortes, comment concilier l’application de la loi avec certaines traditions qui favorisent les mariages précoces ?
Eulalie Yerbanga/Ouédraogo (EYO) : Nous avons identifié cet élément dès que nous avons commencé le plaidoyer. Dans notre approche, nous avons associé les leaders coutumiers, religieux et communautaires. Nous avons, en tout cas, un certain nombre de chefs traditionnels et de chefs religieux qui sont d’accord avec ce que nous faisons et qui nous aident vraiment à sensibiliser aussi leurs pairs, ainsi que la population.
Vous savez, la question de l’éducation des filles est essentielle, c’est elle qui pose véritablement problème. Parce que si la fille n’est pas éduquée, si elle n’est pas à l’école, à un certain moment, lorsqu’elle atteint la puberté, on ne voit que la solution du mariage, même si son âge ne s’y prête pas.
Donc, avec les chefs traditionnels, les chefs coutumiers et les leaders religieux, nous avons mis l’accent sur l’éducation des filles, pour que chacun puisse, avec sa communauté, œuvrer véritablement à leur scolarisation.
Parce que si la fille est à l’école, la question du mariage attend, tant qu’elle n’a pas terminé ses études. Nous sommes sur ce combat depuis 2020. Nous avons un projet que nous appelons « Projet Éducation à voix haute ». Ce projet touche beaucoup plus les chefs traditionnels, les chefs coutumiers et les leaders religieux afin qu’ils nous accompagnent dans la scolarisation des filles, qui est un levier pouvant freiner le mariage d’enfants.
B24 : Au-delà du mariage d’enfants, quelles autres mesures de protection des mineurs sont renforcées par ce Code ?
EYO : Il faut dire que la question des violences est également prise en compte. Donc, tout ce qui concerne les droits de l’enfant est protégé par ce nouveau Code. Il y a vraiment beaucoup d’articles qui protègent les droits des enfants.
B24 : Quel rôle les parents, les leaders coutumiers et religieux, ainsi que les organisations de la société civile, doivent-ils jouer pour assurer l’application effective de ces nouvelles dispositions, selon vous ?
EYO : Nous, au niveau de la société civile, c’est ce que nous faisons déjà. Le fait que nous vous rencontrions aujourd’hui, c’est justement pour que vous nous accompagniez à faire connaître cette loi. Nous avons déjà organisé des rencontres à Ouahigouya et à Kaya, où nous avons échangé avec un certain nombre de personnes pour présenter le contenu du nouveau Code.
Et nous n’allons pas nous arrêter là. Il est prévu d’organiser des rencontres dans plusieurs régions afin d’échanger avec les chefs traditionnels, les chefs coutumiers, les leaders religieux, les responsables communautaires et les forces vives des localités. Parce que s’ils maîtrisent le contenu de cette loi, son application sera plus facile pour le reste de la population.
B24 : Les enfants eux-mêmes connaissent rarement leurs droits. Quelles actions faudrait-il entreprendre pour mieux les informer et leur permettre de se protéger contre les violations de leurs droits ?
EYO : Toutes les organisations membres de la CONAMEB sont des organisations qui protègent les droits des enfants et qui travaillent avec eux. Nous-mêmes, en tant que CONAMEB, célébrons chaque année, le 20 novembre, la Journée de l’enfant. Ce sont des occasions pour nous d’informer les enfants sur leurs droits et de leur expliquer ce qu’ils peuvent faire pour contribuer eux-mêmes à la protection de leurs droits.

Nous avons déjà mené ces activités dans beaucoup d’écoles de la région du Centre, notamment dans le Kadiogo. S’agissant du nouveau Code des personnes et de la famille, à Kaya, ce sont des élèves que vous avez rencontrés. À Ouahigouya également, nous avons rencontré des élèves, des enfants, pour qu’ils comprennent déjà le contenu de la loi. Ce sont eux-mêmes qui pourront dire : « Ah, papa, en tout cas, la loi dit ceci, la loi dit cela».
Nous nous sommes donc engagés dans ce processus. Le 11 octobre, à l’occasion de la Journée internationale de la fille, nous organisons également des activités. Depuis 2018, chaque année, nous célébrons cette journée pour faire connaître les droits des filles et pour qu’elles s’engagent elles-mêmes dans le plaidoyer que nous avons mené pour la révision du Code des personnes et de la famille.
Le 11 octobre 2022, les filles ont adressé un discours de plaidoyer au ministre de la Justice. Le ministre en charge des Droits humains avait envoyé un représentant qui a porté le message des filles au niveau du ministère. Tous ces éléments ont véritablement contribué à faire avancer le processus d’adoption du nouveau Code.
B24 : Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?
EYO : Les difficultés, nous en avons rencontrées beaucoup, surtout en raison de l’instabilité politique. Nous avons commencé sous le régime de Blaise Compaoré, puis sous la Transition de Michel Kafando, ensuite sous le gouvernement de Roch Marc Christian Kaboré, puis sous le MPSR1.
Sous le MPSR1, nous avons même tenu un atelier de validation de l’avant-projet, auquel nous avons participé. Dès la fin de cet atelier, les techniciens devaient prendre en compte tous nos amendements, les peaufiner et transmettre le texte en Conseil des ministres. Mais c’est le MPSR2 qui est arrivé. Le processus n’a donc pas pu aboutir.
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Ils ont dû repousser, repousser. Ensuite, nous avons repris notre bâton de pèlerin pour rencontrer le ministre de la Justice du MPSR2, qui nous a assuré qu’il n’y avait pas de problème et que cela faisait partie de sa lettre de mission. Malheureusement, lorsque nous nous sommes rencontrés, deux jours après, elle ne faisait plus partie du gouvernement. C’était donc un recommencement à zéro.
C’étaient vraiment les principales difficultés. Et puis, les responsables changent à tout moment. Vous rencontrez une personne, elle vous dit : « Il n’y a pas de problème ». Le lendemain, c’est une autre personne qui arrive et tout recommence à zéro.
Il y a aussi eu la question du financement, qui n’a pas été facile. Vous savez que le plaidoyer demande beaucoup de moyens. Nous avons bénéficié d’un accompagnement, mais il était vraiment limité.
B24 : Quel regard portez-vous sur l’engagement des autorités burkinabè dans la lutte contre le mariage d’enfants et la protection des mineurs ?
EYO : J’avoue que la volonté politique a existé à tous les niveaux. On ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu de volonté politique. Il y en a eu, malheureusement, les changements intervenus ont fait que le processus a été long.

Sinon, c’était un atout. Lorsque les nouvelles autorités arrivaient et maîtrisaient le dossier, elles disaient : « Il n’y a pas de problème, nous sommes engagés ». Malheureusement, si, le lendemain, elles n’étaient plus là, une autre équipe arrivait et tout recommençait. Mais, dans l’ensemble, la volonté politique a toujours été présente.
B24 : Quelles actions prioritaires attendez-vous désormais des autorités ?
EYO : Nous attendons qu’elles nous accompagnent à tous les niveaux, notamment sur le plan technique. Parce que si nous rencontrons des difficultés, nous allons nous tourner vers elles pour mieux comprendre certains aspects afin de pouvoir les transmettre aux populations.
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Mais vous savez que ce genre de texte nécessite également des textes d’application, afin que nous ne soyons pas bloqués. Nous demandons donc à l’État de prendre les textes réglementaires nécessaires pour permettre l’application effective de cette loi.
B24 : Pour conclure, quel message souhaitez-vous adresser aux familles burkinabè concernant le respect des droits de l’enfant et la nécessité de mettre fin au mariage précoce ?
EYO : L’enfant, c’est l’avenir de tout pays. Le Burkina de demain sera dirigé par les enfants d’aujourd’hui. Il va donc falloir que chacun y mette du sien pour préparer cette relève qui devra gérer le pays demain.
Les parents doivent comprendre que la question de l’éducation est essentielle. Comme je l’ai dit tout à l’heure, lorsque les filles sont à l’école, tout comme les garçons, on ne pense pas au mariage.
Il faut aussi renforcer l’éducation à la santé sexuelle et reproductive afin que les filles et les garçons sachent se protéger. Parce que lorsqu’une fille tombe enceinte, même si elle n’a que 15 ans, on estime souvent qu’elle doit aller vivre avec celui qui l’a mise enceinte. C’est une forme de mariage.
Mais si les filles et les garçons sont bien informés et éduqués sur ces questions, ils éviteront certainement les grossesses précoces.
Voilà pourquoi il est important de renforcer l’éducation, de manière générale, mais aussi l’éducation à la santé sexuelle et reproductive, et d’accompagner les enfants afin qu’ils comprennent leur situation, connaissent leurs droits et deviennent responsables de leur propre avenir.
Interview réalisée par W.S
Burkina 24




