Burkind Gouélé : Ce rayon d’espoir pour les enfants talibés au Burkina Faso
Burkina Faso. Les croisements de voies, les feux tricolores, les abords des marchés, les ronds-points, les alentours de mosquées, les stations-services, etc. sont inondés de talibés communément appelés « Garibou ». Oui, le nombre important de ces adolescents qui tendent la sébile inquiète plus d’un. Le pouvoir public fournit des efforts pour leur retrait des rues. Mais, le phénomène persiste, pire, leur nombre s’accroit de jour en jour. Depuis mars 2024, une nouvelle approche est née avec le programme « Burkind Gouélé ». Un programme qui consiste à retirer les enfants talibés de la rue pour les former dans des métiers. En quatre mois de mise en œuvre, le programme a touché une centaine de talibés. Une trentaine a déjà troqué la gamelle à la scie. L’ambition est noble et le programme séduit par son efficacité. Derrière l’école primaire publique Tampouy C, se développe l’école des ouvriers. Une moule qui transforme des talibés en menuisiers. Reportage !
Dans les grandes villes du Burkina Faso et de façon plus prononcée à Ouagadougou, dans la capitale, pullulent les enfants talibés. Habillés le plus souvent en haillon et armés de boites qui leur servent de récipients, ils font la manche aux intersections des grandes artères et dans les lieux de fortes concentrations comme les marchés et yaars, les mosquées et les stations-services. De jour comme de nuit, les usagers sont régulièrement interpellés par leur « Fi Sabilillah », un refrain qu’ils entonnent, la main tendue.
On est tenté de se demander si le nombre des talibés ne dépasse la monnaie de ces villes. Selon une étude du Ministère en charge de la protection de l’enfant, effectuée courant décembre 2016, les enfants et jeunes en situation de rue étaient au nombre de 9 313 dans les 49 communes urbaines du pays, soit 7 564 garçons et 1 749 filles.
Les foyers coraniques sont les plus grands pourvoyeurs de ces enfants dans les rues. L’étude indique aussi que plus de 200 000 enfants sont répartis à travers des foyers coraniques au Burkina Faso. Et la mendicité est leur premier recours.
Le Ministère en charge de la protection de l’enfant a réalisé entre août 2018 et décembre 2021, une opération de retrait des enfants et femmes en situation de rue à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Des dires de Sidiki Ouédraogo, Directeur général de la Famille et de l’Enfant, cette opération a permis de sensibiliser plus de 34 000 personnes sur les thématiques en lien avec le phénomène des enfants en situation de rue.

Elle a permis de former 328 maîtres coraniques sur les droits de l’enfant, la mendicité, la cohésion sociale et la lutte contre l’extrémisme violent, retirer et former à nos jours 798 femmes en situation de mendicité aux métiers comme le tissage, la saponification, l’agriculture, etc., retirer et placer 2 576 enfants et jeunes dans le Centre d’éducation et de formation professionnelle de Ouagadougou (CEFPO) et le Centre d’accueil d’urgence de Bobo-Dioulasso.
9 000 enfants en situation de mendicité….
Il tire un bilan positif de ces différentes opérations. Mais force est de constater une présence accrue des enfants en situation de mendicité au Burkina Faso. Entre le nombre estimé à 9 000 enfants en situation de mendicité, les 2 576 enfants retirés et le nombre pléthorique qui y demeure, le fossé est assez large. Selon Sidiki Ouédraogo, la crise sécuritaire et humanitaire a, malheureusement, exacerbé ce mal social.
Dans le privé, on se bat aussi auprès des autorités administratives pour endiguer le phénomène. Un des combats significatifs est mené au quartier Tampouy où des ouvriers s’adressent aux enfants en situation de mendicité : « Déposez les boites et nous, on vous apprend un métier ! ».

Il faut rappeler que le 12 juin, chaque année depuis 2002, est célébrée la Journée mondiale contre le travail des enfants. Mais, ces enfants en images ne sont pas en train de travailler. Ils sont plutôt en train d’apprendre. Ils sont à l’école, à l’école du métier.
Adossée à l’école Primaire publique Tampouy C et D, une école classique, notre école du métier comme adossée à l’avenir classique modèle l’avenir des talibés. C’est une autre école qui bourgeonne avec la foi de transformer des enfants dont le sort était comme scellé. C’est l’école de la scie, du marteau, du bois : la menuiserie.
Ces enfants en gilets sont des enfants talibés. Nous sommes le mercredi 12 juin 2024. Il est 8h15 minutes. C’est une matinée suave sous des cieux nuageux. D’ailleurs, il goutte ce matin. Dans cet atelier, un encadreur et trois apprentis sont présents. Ils s’attèlent à débuter le travail. D’un temps à autre, un garçonnet de 10 ans sort avec sa boite de tomate enrobée au coude. Arrivé à notre niveau, il se décharge de la boite et salue avec geste.
Il récupère rapidement un gilet et se met à classer des bois. La scène se répète sous nos yeux. Les nouveaux venus troquent chacun leurs boites de talibés avec des outils et se mettent à l’œuvre. En peu de temps, une vingtaine d’enfants, comme un essaim, envahissent l’atelier. C’est curieux sous nos cieux. À les voir cependant manier avec passion, rien ne semble leur être imposé.
« Nous voulons qu’ils oublient les boites »
Tapsoba Georges, menuisier et encadreur du groupe renseigne que la plupart de ces talibés vient de Wobregdé, un quartier de la périphérie de Ouagadougou. De bouche à oreille, ils viennent d’eux-mêmes pour apprendre, précise-t-il.

D’habitude, l’atelier s’ouvre à 8heures. Ces talibés ne sont pas des clandestins de la menuiserie. Ce programme a été établi avec la bénédiction des maitres coraniques. Les après-midis sont réservés à l’apprentissage du Coran. Entre turbulence et innocence, cet ouvrier ou devrons-nous dire cet enseignant, s’est vite habitué à ces enfants.
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« Moi je suis tellement content avec ces enfants. S’ils se promènent dans la rue, jusqu’à atteindre 18 ans sans savoir rien faire, ce n’est pas bon pour eux. Mais, c’est parce qu’ils ne savent pas où aller apprendre qu’ils font la mendicité. À voir la joie qui les anime quand ils viennent ici, nous avons compris qu’ils aiment le travail plus que les boîtes. Notre ambition, c’est de les aider à construire leur avenir et qu’ils oublient les boites », exprime Georges Tapsoba.
Le programme Burkind Gouélé est en phase d’implémentation il y a quatre mois. Le programme dispose pour l’instant du seul atelier à Tampouy. De jour en jour, le nombre des apprenants augmente. Pour la matinée de ce 12 juin, ils sont une quarantaine.
Ces futurs ouvriers ont pris gout de la menuiserie. « J’aime le travail. Je veux connaitre le travail pour entrer dans les grandes villes, faire de la menuiserie pour gagner de l’argent », nous chuchote Bouéna Ismaël, le garçonnet de 10 ans qui a fait le premier pas à l’atelier ce jour.

Le porteur principal du projet Mahamadi Ouangrawa consacre tout son temps à ce programme. Il ambitionne finir avec le phénomène de présence des talibés dans les rues de Tampouy en une année, et étendre à tout le Burkina Faso en 4 ans. S’il reconnait que la tâche est loin d’être aisée, il croit à sa réalisation.
« Se retrouver à zéro enfant dans la rue »
Ce matin, comme d’habitude, il est présent à l’atelier. Tout se passe sous ses yeux bienveillants. Burkind Gouélé est un projet qui consiste à récupérer les enfants talibés et à leur apprendre un métier, nous rappelle-t-il. Le choix de Gouélé qui veut dire banc en langue mooré, répond à une stratégie rapide d’apprentissage.
« Nous sommes tous des ouvriers, du coup l’idée de récupérer les enfants talibés m’est venue en tête, et je me suis engagé à ouvrir une petite fenêtre sur mon entreprise pour récupérer les enfants », informe Ouangrawa Mahamadi.
Durant les 4 mois, le programme a déjà touché plus d’une centaine d’enfants. « L’objectif visé, c’est de se retrouver à zéro enfant dans la rue. Les gens négligent peut-être sinon c’est un phénomène très sérieux. Les rues sont envahies, chaque jour le nombre de talibés ne fait qu’augmenter.
Ça devient un problème qui peut engendrer d’autres soucis à l’avenir comme la délinquance, et même le terrorisme. Nous voulons emmener les enfants à déposer les boites au profit du métier », décline Monsieur Ouangrawa.
D’où l’engagement ferme de ces ouvriers à retirer les enfants talibés de la rue. Qui veut aller loin ménage sa monture, dit-on ! Il s’agit d’un phénomène à la peau dure, l’approche de Burkind Gouélé est bien réfléchie, selon ses initiateurs.
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« Ce sont des enfants qui se sont déjà habitués à vivre dans la rue. Au départ j’ai cherché à comprendre combien ils gagnaient par jour. Ils m’ont dit qu’ils peuvent des fois gagner 1.000 francs, des fois 500, souvent 300 et il arrive qu’ils ne gagnent rien. Donc pour pouvoir maintenir ces enfants, il faut leur donner quelque chose.
Au lieu d’être dans les rues vous déposez les boites chez moi, vous apprenez à travailler, à la descente on vous trouve souvent 1.000 francs, souvent 500 et vous repartez chercher le savoir chez vos maitres. Du coup l’apprentissage du métier ne vas pas entraver l’objectif du départ qui de chercher le savoir », détaille-t-il.
« Au départ, nous avons ciblé les enfants »
Et l’efficacité y est. En si peu de temps les apprenants qui venaient juste par curiosité ont pris goût. Avec l’expertise des formateurs, Burkind Gouélé se positionne comme un programme utile qui profite aux menuisiers, aux apprenants et aussi à leurs maitres.
D’ailleurs qui de mieux pour comprendre le problème des talibés qu’un ancien talibé ? Monsieur Ouangrawa sait que son premier interlocuteur, c’est le talibé lui-même. « Au départ, nous avons ciblé directement les enfants. Le problème, ce sont les enfants. Quand nous avons vu que les enfants étaient animés d’une certaine volonté à apprendre et les encadreurs sont satisfaits de leur travail, il fallait maintenant aller voir leurs maitres. Nous sommes allés les voir, la plupart dit qu’ils sont partants pour le programme. Ils ont estimé que c’est la solution réelle », a-t-il souligné.
Des bisbilles n’ont pas manqué dans le processus de retrait entamé par les autorités. Le ministère et les maitres coraniques se sont très souvent jetés la pierre l’un sur l’autre. Entre la manière et la mauvaise foi, le chemin du salut n’a pas été trouvé. Et les rues du Burkina restent bondées d’enfants.
« C’est comme ça qu’on doit faire »
Par son approche, Burkind Gouélé a su obtenir l’adhésion des responsables des talibés. Le 12 juin 2024, Idrissa Kadiogo, président de l’Association des maitres coraniques, du Burkina Faso (AMCBF) a marqué sa présence à l’atelier de Ouangrawa. Un signal fort pour la réussite de ce programme ? Certainement. Cette personnalité occupe une place de choix dans la lutte contre le phénomène de mendicité des talibés.

« Je suis très satisfait. C’est comme ça qu’on doit faire. Monsieur Ouangrawa avec ses amis ont eu leur idée sans forcer personne, les enfants viennent d’eux-mêmes apprendre. Moi-même j’ai vu des enfants qui sont venus aujourd’hui nombreux à telle enseigne qu’il n’y a pas de gilets pour leur donner. Tout le monde voit que c’est bien », consent Idrissa Kadiogo.
Pour ce guide religieux, entre apprendre un métier et mendier, le choix est vite fait. « C’est mieux que d’aller demander. Tout le temps on voit des enfants au bord des bars, au niveau des stations, sur les routes mendier. Ça nous fait mal, mais les gens ne comprennent pas. Si l’État peut aider monsieur Ouangrawa à élargir ça, c’est très bien », indique-t-il.
L’opération retrait du ministère s’est heurtée à la révolte, la manière n’est pas appréciée par ce guide religieux. Si les armes s’inclinent devant la toge, les boites de tomates ont du mal à descendre face à la loi. Idrissa Kadiogo dénonce l’amalgame entre enfant de la rue et enfant talibé.
« Il y a des enfants qui sont dans la rue qui ne sont pas des élèves des écoles coraniques, mais les gens ne savent pas ça. Nous-mêmes, nous avons dit que si vous voyez un enfant dans la rue la nuit, attrapez-le, ce n’est pas notre élève. La nuit, l’élève de l’école coranique doit rester chez son maitre jusqu’au matin », souligne-t-il.
…« À l’intervalle d’une année, nous allons finir avec la présence des talibés dans la zone de Tampouy »
Aussi reconnait-il, un problème d’organisation dans le milieu des écoles coraniques. « Nous savons aussi que c’est mal organisé à notre niveau. Par exemple, si je dis que je suis président de l’association, je vois un élève de l’école coranique qui s’est mal comporté, en tant que président si je le corrige son maitre peut me convoquer », relève Idrissa Kadiogo.
Comme une porte de la solution qui s’ouvre, Burkind Gouélé est un fil d’espoir à saisir avec précaution. « Nous posons la question de savoir pourquoi, tant d’années ils ne sont pas arrivés à éradiquer ce fléau. La stratégie mise en place compte. Avec ce programme nous avons estimé à l’intervalle d’une année, nous allons finir avec la présence des talibés dans la zone de Tampouy et dans la ville de Ouagadougou ou sur l’étendue du territoire national.
Et nous promettons qu’en quatre années nous finissons avec ce phénomène. Nous y croyons bien, le programme a été très bien réfléchi. Nous pensons si réellement maitres coraniques, autorités si on s’associe, le problème va relever du passé dans un bref délai », dit-il.
Pour l’heure, de la production jusqu’à la vente, Mahamadi Ouangrawa et ses amis travaillent avec les moyens du bord. C’est l’engagement et la noblesse de la mission, le seul leitmotiv. Au-delà de l’apprentissage pratique, l’approche est holistique. Ces enfants sont également éduqués. Une fois à l’atelier, il faut leur trouver des chaussures, des vêtements pour mettre en conditions les apprenants. En plus, l’ardeur au travail, la discipline et la solidarité sont quotidiennement rappelées à ces enfants.
Le contact est déjà noué…
Paul Ouédraogo, un des co-initiateurs du programme se convainc qu’arriver à occuper ces enfants par le métier, c’est former des hommes de demain. Cessouma Toudoum, un habitant du quartier et voisin proche de l’atelier ne dira pas le contraire.
Ce retraité, ancien gouvernant, plébiscite l’initiative. « Avec ce programme, on évite que des enfants se promènent à travers la ville pour mendier. Je crois que c’est ce qu’il faut faire. Si on a des initiatives comme ça dans le quartier, avec des gens qui connaissent leurs métiers et qui sont prêts à le transmettre, c’est une bonne chose », affirme-t-il.

Sidiki Ouédraogo reconnait que « Burkind-Gouélé » est une initiative qui s’inscrit dans la dynamique enclenchée par le Ministère depuis quelques années et contribue non seulement à protéger les enfants des risques de la rue, mais aussi participe à leur insertion sociale et professionnelle. Les initiateurs et le ministère entendent aller en rangs serrés pour faire le bonheur de ces marmots fussent-ils talibés.

Plus de trois heures passées à l’atelier. A tout point de vue Burkind Gouélé se présente comme un cadre d’apprentissage, d’éducation et de socialisation des enfants. Ici le repas se prend ensemble. Après quoi, les apprenants reçoivent des perdiems de motivation. Il est 13heures.
C’est la fin de classe pour les gosses. Relâchés, à la merci des rues de Ouaga, ils attendent le lendemain pour revenir s’abreuver encore de savoir-faire à l’école du Burkind Gouélé. C’est sans doute le dernier rempart contre un avenir chaotique dont la rue pourrait bien les prédestiner.
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Akim KY
Burkina 24




