Recoudre les vies, semer l’espérance : Dans le Guiriko, la dignité reprend racine

À Houndé, Bobo-Dioulasso ou Orodara, des mains réparent ce que la violence et la précarité ont tenté de détruire. Face à l’ampleur des déplacements et des exclusions sociales, la région du Guiriko redéfinit la solidarité en mettant l’autonomie au centre du soin. De l’atelier de couture à la terre cultivée en coopérative, le ministère de la Famille, en symbiose avec des acteurs locaux engagés, offre un refuge et un avenir à ceux que la vie avait relégués dans l’ombre. Plongée dans un combat quotidien où la dignité humaine est le premier des chantiers.
Dimanche 17 mai 2026. Au Centre d’Éducation et de Promotion Sociale (CEPS) de Houndé, le vacarme des machines à coudre couvre presque les blessures du passé, dans une chorégraphie mécanique.
Au milieu des rouleaux de pagnes colorés et des bobines de fil, 104 jeunes filles, âgées de 13 à 35 ans, s’affairent sur leurs ouvrages. À les voir si appliquées, impossible d’imaginer ce que chacune a traversé avant de trouver refuge ici, qu’il s’agisse de l’abandon, du mariage forcé, de la maternité précoce ou de la fuite sous les balles.

Au fond de l’atelier, Nouma Niyorou Odile, timide, le regard lucide rivé sur sa machine à coudre, suit attentivement les consignes de son encadreur. Avant de venir ici, elle était élève en classe de Seconde C. Deux redoublements, une expulsion, des parents sans moyens pour l’inscrire ailleurs, sa scolarité s’est brisée net.
Loin de se résigner, elle a choisi de réécrire son destin. « Si je me donne à fond, je sais que les choses iront mieux demain », confie-t-elle. Avant notre départ, elle se lève et déclame un slam de sa composition, un texte qui prône la formation de la jeune fille et dans lequel elle glisse, pudiquement, une partie de sa vie. La salle, suspendue à ses mots dans un silence, est concise.
Houndé : Le pari de l’autonomie par le travail
Ouvert en octobre 1996, le CEPS est une structure placée sous la tutelle du ministère en charge de l’action sociale. Il accueille sans discrimination les jeunes filles vulnérables de la région, notamment les filles mères, les victimes de mariages précoces, les déscolarisées et, de plus en plus, des déplacées internes fuyant les zones en proie à l’insécurité.
Cette année, elles sont 50 en première année, 34 en deuxième et 20 en troisième, réparties sur un cycle de trois ans alliant coupe couture, éducation à la vie familiale et compétences de vie courante. « À leur sortie, chaque apprenante sera capable de coudre de manière autonome et est tout à fait apte à affronter le marché de l’emploi », assure Dabiré Pélagie, chef de service.

L’impact sur le tissu économique local est tangible, comme l’affirme Brama Traoré, directeur provincial. « Lorsque vous voyez un atelier de couture tenu par une dame à Houndé, vous vous rendrez compte que, la plupart du temps, elle est passée par notre centre », relève-t-il avec fierté.
Malgré ces succès, des défis subsistent. La direction souhaite diversifier les formations avec le tissage du Faso Danfani et le maraîchage, mais le manque d’un forage freine ces ambitions.
Les « champs de la paix » comme alternative
Cap sur la périphérie de Bobo-Dioulasso, où le chemin de la résilience nous mène vers les terres arables de la périphérie. Face au dénuement des déplacés, une réponse concrète a germé : les « Champs de la paix ».
À Farakoba et Tolotalama, des personnes déplacées internes (PDI) et des communautés hôtes se sont unies en coopératives pour cultiver leur autonomie. o

Ce lundi 18 mai à Farakoba, l’air est doux après la pluie matinale. Entre le dioula, le mooré et le fulfuldé, le terrain résonne d’un véritable melting-pot linguistique. Ici, une centaine de femmes, majoritairement originaires du Sahel, exploitent 15 hectares.
Leur guide, Traoré née Somé Solange, coordonnatrice régionale des femmes du Guiriko, se souvient de leur récit, en 2021, résumant leur sort commun. « Ces femmes avaient tout perdu, et s’étaient retrouvées dans la rue alors qu’elles vivaient auparavant dans la dignité », confie-t-elle.
Plutôt que de s’en tenir à l’assistance, elles ont fait le pari de répondre à un besoin du retour à la terre. Dès lors, la mendicité, peu à peu, s’est muée en projet d’émancipation collective.
« Après tout, ce sont des enfants de la même patrie »
Diallo Assétou, originaire de Titao, en témoigne sans fard. « Avant, je vendais du gravat pour acheter du savon. Depuis que nous travaillons ici, ça va mieux ». La saison passée, le groupe a produit plus de 152 sacs de maïs, en plus de l’arachide, du soja et du niébé. L’objectif affiché désormais est de 20 tonnes.
À Tolotalama, la dynamique est similaire. Mme Ouédraogo/Sawadogo Salmata y coordonne les activités de 200 femmes sur un terrain gracieusement offert par le chef du village. Son fils, Sanou Siaka, résume l’esprit des lieux en ces termes. « Elles sont venues ici parce qu’elles étaient en difficulté. Après tout, ce sont des enfants de la même patrie », confie-t-il.
Hommes et femmes y travaillent en harmonie, chose qui efface les frontières entre déplacés et populations hôtes. Le manque de tracteurs, l’absence de points d’eau et le besoin criard d’engrais freinent encore ces ambitions.
Pour Kam Ollé, directeur régional de la Famille et de la Solidarité du Guiriko, ces champs marquent une mutation nécessaire dans la réponse à la crise. « Au début, l’assistance alimentaire était la seule stratégie. Il fallait passer à des initiatives communautaires pour sortir de cette dépendance », indique-t-il.

Cette symbiose est source de bien-être, selon Kam Ollé, qui conçoit que « la santé, ce n’est pas seulement manger et dormir, c’est aussi l’état d’esprit. Se sentir en sécurité, aimer et être membre d’une communauté ».
Avec près de sept sites dans la région, cette politique fait ses preuves. L’objectif est désormais de transformer ces coopératives d’urgence en unités de production modernes pour préparer, dès maintenant, l’après-crise.
Notre périple nous a conduits à Moami, à vingt-cinq kilomètres de Bobo-Dioulasso, sur l’axe Bobo-Orodara. Là, un chantier d’envergure touche à sa fin. Cinquante villas sociales destinées à reloger des personnes déplacées internes et des résidents vulnérables.
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L’initiative se distingue par son approche axée sur l’entraide communautaire. L’État a financé vingt-deux villas ; la mobilisation locale a permis d’en construire vingt-huit supplémentaires. « La mobilisation autour de ce projet prouve qu’il répond à un besoin réel sur le terrain », observe Kam Ollé.
Preuve d’un chantier mené tambour battant, 47 villas sur 50 sont déjà sorties de terre. Le site intègre également un château d’eau, garantissant l’accès à l’eau potable pour les occupants comme pour les riverains.
L’accès à ces habitations sera déterminé par un comité multisectoriel, qui ciblera 80 % de PDI et 20 % de populations hôtes vulnérables. Une répartition pensée pour éviter la ghettoïsation et favoriser la cohésion sociale, pierre angulaire d’une résilience qui ne se décrète pas, mais qui se construit maison par maison.
Den Kanu et Bon Pasteur, au chevet de l’enfance vulnérable
Changement de décor à Bobo-Dioulasso. Ici, la solidarité prend le visage de l’enfance et de la reconstruction intime. Plusieurs structures, avec l’appui institutionnel, sont au front pour offrir un refuge à ceux que la vie a rejetés ou stigmatisés.
Le 19 mai 2026, au secteur 25 de Bobo-Dioulasso, notre première halte nous mène au CAED « Den Kanu », « Amour de l’enfant » en langue dioula. Il est 9h. Derrière des murs silencieux, des voix d’enfants résonnent. Depuis près de trois décennies, cette structure dirigée par les Sœurs de l’Annonciation incarne un rempart vital contre la vulnérabilité infantile.

Fondé le 8 mars 1997, le centre accueille des bébés dont les mères sont décédées en couche, des nouveau-nés abandonnés, des enfants issus de familles en grande précarité, notamment lorsque les mères souffrent de maladies graves ou de troubles mentaux.
Les chiffres racontent une histoire d’espérance avec 753 enfants pris en charge, dont plus d’une centaine ont trouvé une nouvelle famille par l’adoption nationale ou internationale.
Sœur Agathe Diarra, la directrice du CAED « Den Kanu », précise que la mission dépasse le simple cadre alimentaire. « Notre objectif est d’apporter un secours d’urgence durant les premiers mois de vie, qui sont les plus difficiles, en assurant la nutrition, les soins médicaux, l’hygiène, ainsi que l’éveil et la scolarisation », informe-t-elle.

D’une capacité de 50 places, le centre héberge actuellement 34 enfants dont 14 garçons et 20 filles, âgés de 4 mois à 6 ans. Une enfance que le centre tente de sanctuariser contre les aléas de l’abandon.
Sanou Florance, qui œuvre au centre depuis vingt-six ans, garde un bébé sur les genoux tout en parlant. Elle rassure l’un d’entre eux d’un mot doux, sans pour autant perdre le fil de son histoire. « Sans ce centre, beaucoup de ces enfants ne seraient plus là. Nous les considérons comme les nôtres.
Ils mangent, jouent et grandissent. Notre plus grande joie, c’est de voir certains revenir nous présenter leurs conjoints après avoir grandi », confie-t-elle avec fierté. Dans ces murs, les pensionnaires ne sont pas des dossiers mais des membres à part entière d’une famille recomposée par la force des choses et du dévouement.
Au secteur 22, le centre « Le Havre du Bon Pasteur » est un espace imprégné de récits de vie. À l’entrée, une dame fait la ronde avec son bébé au dos.

À la voir si jeune, on pourrait croire qu’elle porte l’enfant de quelqu’un d’autre. Rejetée par le père, chassée par ses parents alors qu’elle était enceinte de cinq mois, elle a appris ici le tissage et la coiffure. « Sans ce centre, mon enfant et moi n’aurions probablement pas survécu », marmonne-t-elle.
Non loin, une jeune fille au teint clair, et à la morphologie encore fragile, s’exerce au tableau. Élève de 19 ans, originaire de Ouahigouya, bannie par son oncle après une grossesse précoce en classe de Quatrième, elle prépare désormais son BEPC.
Avant de s’adonner à ses séances de révision pour son examen du BEPC, elle se fait aider des sœurs religieuses qui prennent soin de sa fille. Si le sourire lui manquait à son arrivée, elle confie qu’aujourd’hui, elle rend grâce au Bon Dieu, pour cette nouvelle vie.
Une troisième pensionnaire, à la morphologie plus voluptueuse et dégageant une bonne humeur contrastant avec son passé, complète ce tableau. Victime de violences familiales liées à une tentative de mariage forcé avec un homme âgé dans son village.
Elle a donc fui jusqu’à Bobo-Dioulasso pour trouver refuge ici, où elle se reconstruit par la couture. Marquée par le traumatisme de sa fuite, elle se souvient encore de la peur et des larmes qui accompagnaient ses premiers jours au centre.
Couture, coiffure, tissage, fabrication de savon liquide…
Ouvert le 18 mars 2018 par les Sœurs de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur, le centre accompagne actuellement 18 jeunes filles âgées de 12 à 20 ans, accompagnées de cinq bébés. Sœur Yvonne Bambara, la directrice, définit la mission autour de trois axes.
L’accueil d’urgence, l’accompagnement psycho-social pour panser les traumatismes, et la réinsertion socio-économique par la formation. Couture, coiffure, tissage, fabrication de savon liquide… Les ateliers tournent à plein, et le centre s’efforce, dans la mesure des dons reçus, de fournir des kits d’installation à la sortie. En plus du ministère, Le Havre du Bon Pasteur travaille en collaboration avec des ONG partenaires telles que Terre des Hommes, Save The Children, etc.
Ces deux centres fonctionnent grâce à un partenariat solide avec l’État, mais les défis persistent. Les ressources sont limitées et les besoins immenses. Comme le souligne Sœur Agathe Diarra, « cette mission est trop lourde pour être portée seule », rendant la solidarité de tous indispensable.
Au-delà des chiffres, c’est une mission humaine qui se joue dans l’ombre. Dans ces deux centres, des volontaires dévoués accueillent, sans rien attendre en retour, des âmes déchirées et des dignités bafouées. Face à ces vies éprouvées physiquement et moralement, où chaque histoire exige une écoute attentive et un réconfort absolu, ces travailleurs s’engagent totalement.
Soigner le corps et rebâtir le destin
Cette volonté de restaurer la dignité humaine ne s’arrête pas aux murs des centres d’accueil ; elle s’étend jusque dans les services hospitaliers, où la vulnérabilité est souvent plus aiguë.
Le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) Souro Sanou de Bobo-Dioulasso accueille des patients dont la prise en charge repose sur des mécanismes d’intervention sociale. W H Yaméogo, amputée en septembre 2025 à la suite d’une infection sévère, est suivie par les services sociaux après avoir perdu ses parents et été abandonnée par son compagnon.
Un autre patient, un adolescent blessé lors d’un match de football à Siby, près de Boromo, a été traité pour une perforation intestinale et une septicémie. Son père indique que la prise en charge, d’un coût de 6 millions de francs CFA, a été rendue possible par l’intervention de l’Action sociale et de ses partenaires, permettant à l’adolescent de reprendre ses activités scolaires.
« Notre rôle est d’évaluer la situation de chaque patient »
Dans le cadre de ces interventions, Wendlassida Honorine Yaméogo a bénéficié d’une prise en charge hospitalière et de soins à hauteur de 800 000 francs CFA et est en attente d’une prothèse pour favoriser son autonomie. Le Ministère de la Famille et de la Solidarité finance ces dispositifs d’accès aux soins pour les populations en situation de précarité.
Amidou Konané, chef du service social du CHU, décrit les missions de son département. « Notre rôle est d’évaluer la situation de chaque patient pour monter rapidement leurs dossiers d’urgence », confie-t-il. Là où la médecine soigne le corps, l’action sociale, elle, soigne le destin. Des exemples, on en trouve à la pelle.

Au secteur 22, l’association ABPAM « Espérance », œuvre depuis 1989 pour l’intégration des personnes vivant avec un handicap visuel. Par l’apprentissage du braille et des formations en saponification, tissage et agroalimentaire, elle favorise leur autonomie financière et leur citoyenneté active.
De son côté, l’« Union des Femmes Battantes », dirigée par Mme Traoré Somé Solange, soutient 147 femmes, dont 60 déplacées internes, à travers des activités textiles et agroalimentaires. Toutes ces structures agissent aux côtés de l’État pour lutter contre la misère et reconstruire la dignité humaine.
Inclusion sociale et succès entrepreneuriaux
Ultime étape, de notre aventure, la province du Kénédougou. À Orodara, le partenariat État-secteur privé transforme les destins. Vincent Traoré, ancien pensionnaire de la Maison de l’Enfance (MEO), en est la preuve vivante.
Il dirige aujourd’hui un atelier de menuiserie métallique où il réalise portes, portails et équipements agricoles. Son atelier compte deux salariés et plusieurs apprentis venus se former au métier. « Grâce à la MEO, j’ai pu apprendre beaucoup de choses et réaliser mes projets », témoigne-t-il.

La MEO, structure déconcentrée de l’Institut Deen Kanu, a accueilli plus de 13 180 enfants et jeunes de 1956 à 2025. L’établissement fait l’objet d’un programme de modernisation financé par le ministère, sous la direction de l’inspecteur d’éducation spécialisée Salfo Karanga. De nouveaux dortoirs sont ainsi en construction pour atteindre une capacité de 100 places à l’internat.
Au secteur 3 de Orodara, Aminata Coulibaly dirige quant à elle l’atelier « Zégué Couture ». Orpheline de père et de mère, elle est soutenue depuis 2001 par le Fonds National de la Solidarité qui a assuré sa scolarité, son alimentation et son habillement, elle a ouvert sa structure en 2016.
Elle a déjà formé cinq personnes aujourd’hui installées à leur compte et encadre actuellement 14 apprenants. Son parcours est la preuve vivante que le dispositif fonctionne. La solidarité d’hier a fait germer l’entrepreneuriat d’aujourd’hui.
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La coordination de ces interventions relève de la Direction Provinciale du Ministère. Fatoumata Béné, la directrice, supervise le pilotage des services et l’arbitrage des dossiers. « Nos interventions sont de véritables leviers de résilience qui permettent de sauver des parcours de vie », souligne-t-elle.

De Houndé à Orodara en passant par le Houet, les histoires changent mais les blessures se ressemblent. Une grossesse précoce, un déplacement forcé, un handicap, l’abandon ou la pauvreté auraient pu condamner ces parcours.
Pourtant, dans les ateliers de couture, les champs communautaires, les centres d’accueil ou les salles de classe, d’autres chemins s’ouvrent. Derrière chaque personne accompagnée se cache une même ambition. Retrouver sa place, sa dignité et le droit de rêver à nouveau.
Akim KY
Burkina 24




